Le Haut conseil de la coopération agricole a passé au crible les comptes financiers de 134 coopératives réalisant 60,1 Mds d’€ de chiffre d’affaires en 2024, soit 52 % du chiffre d’affaires de l’ensemble les coopératives collectrices.
« Au début des années 2000, une production de 40 millions de tonnes (Mt) de blé était une bonne production, a déclaré Antoine Hacard, président de la Coopération Agricole – Métiers du grain. Vingt-cinq ans plus tard, avoir récolté 30-33 Mt de blé est une bonne récolte. Notre pays fait encore partie des grands pays exportateurs mondiaux de céréales mais l’Union européenne (UE) est importatrice nette de maïs (20 Mt), de colza et de protéagineux (tourteaux de soja essentiellement) ».
Le déclin de la production de grains en France, et de blé en particulier, est multifactoriel mais les causes sont avant tout nationales : compétitions avec les cultures industrielles, déprise dans le sud, manque de moyens de production, sur-transpositions réglementaires, etc. Les céréaliers scopeurs affichent un résultat courant déficitaire pour le troisième exercice consécutif.
Les coopératives sont victimes de ces crises céréalières récurrentes. Quand leurs membres récoltent moins de grains, elles en collectent moins et en commercialisent moins.
Aussi leurs résultats 2024 (1) sont déficitaires (- 0,3 % du chiffre d’affaires) et leurs soldes intermédiaires de gestions se dégradent (1).
Enfin, l’outil de production des coopératives vieillit puisque la situation financière des coopératives se détériore depuis des années.
« Or la coopération céréalière est une industrie lourde : il faut investir 1 € pour générer 2 € de chiffre d’affaires, rapporte Antoine Hacart, président de la Coopération française-métiers du grains. Elle supporte des coûts croissants alors que les volumes de grains qu’elle traite diminuent ».
Inégalement pénalisées
La hausse des taux d’intérêt des prêts souscrits ces dernières années par les coopératives a aussi contribué à dégrader leurs résultats économiques.
En 2024, ils représentaient 39,71 % de l’EBITDA (EBE) contre 10,29 % en 2019. Mais les coopératives réalisant plus de 500 M€ de chiffre d’affaires sont bien plus pénalisées (leurs frais financiers équivalent à 42,85 % de l’EBITDA) que les plus petites de – 100 M€ de chiffre d’affaires (25,17 %).
A contrario, ces dernières sont plus endettées : la dette moyenne de l’ensemble des 134 établissements passés au crible équivaut à 5,1 années de d’EBITDA contre 7,21 années pour les moins de 100 M€.
Ces chiffres « reflètent à la fois la dégradation de la rentabilité, la rigidité de la structure des coûts et un recours accru à la dette pour financer l’activité et les investissements », souligne François Macé, président de la section économie et financière du HCCA.
La taille des coopératives, un facteur discriminant
Au bilan, plus de 69 % de l’actif des coopératives est amorti. Depuis 5-6 ans, ce ratio stagne. Les investissements réalisés les années passées maintiennent juste à flot leur outil de production.
Le ratio immobilisation/total bilan est de 35,3 % contre 31,37 % cinq ans auparavant. Mais les petites structures s’en sortent mieux avec un ratio Immobilisation/bilan supérieur de 4-5 points.
En 2025, aucun redressement n’est attendu compte tenu des difficultés structurelles de la filière céréalière. La mauvaise campagne céréalière 2024-2025 impactera durablement les comptes des coopératives.
Or la capacité d’autofinacement (CAF) des coopératives s’est nettement effondrée ces cinq dernières années, passant de 2,33 % de leur chiffre d’affaires en moyenne à 0,97 %.
Les bonnes années 2022-2023 n’ont profité qu’aux établissements de 100-500 € de CA. La CAF avait alors atteint 2,89 % du chiffre d’affaires avant de perdre un point en 2024. Mais les grosses coopératives ont une CAF bien plus faible, rapportée à leur chiffre d’affaires (0,84 %).
Un outil de production vieilli mais plus rentable
En 2024, les fonds propres des coopératives équivalaient à 28.40 % de leur actif après avoir baissé de 4 points en cinq ans. Dans la catégorie des coopératives de -100 M€, le repli est de 7 points.
Les coopératives de tailles intermédiaires s’en sortent mieux (fonds propres équivalents à 44.05 % de leur actif en 2024 ; +2,4 points en cinq ans) alors que les grosses structures voient leur situation se dégrader (25,82 % ; – 4 points en cinq ans).
Paradoxalement, le vieillissent de l’outil de production permet d’accroître la rentabilité des capitaux des coopératives. Le ROCE (Return on capital employed) est passé de 2.6 % à 4,44 %. Mais les établissements les plus importants optimisent mieux leurs capitaux propres (4,92 % du montant du capitaux propres ; +1,64 % en cinq ans) grâce aux économies d’échelle qu’ils ont les moyens de réaliser.
A contrario, les petites structures plus endettées et avec des charges financières plus élevées voient leur ROCE quasiment revenir à leur niveau de 2019 (1,34 %+ 0,27 point) après avoir entre temps gagnée quelque deux points durant les années 2020-2022.
Pas de redressement des compte à court terme
Compte tenu du niveau des prix des céréales et des répercutions économiques de la catastrophique récolte 2024, aucun réel redressement de la situation financière des coopératives agricoles n’est attendu à court terme.
Or en 2024, l’ensemble des 134 coopératives passées en revue avait réalisé un chiffre d’affaires de 60.1 Mds d’€, inférieur de 4,6 Mds à 2023 (sur récolte 2022).
Et l’EBITDA équivalent à 3,91 % de ce même chiffre d’affaires en 2019 (44,6 Mds d’€) a baissé de 0,7 point (3,18 %). Or là encore, les petits établissements ont été davantage pénalisés (EBITDA équivalent à 2,1 % du chiffre d’affaires).
« Cette évolution traduit la vulnérabilité structurelle des coopératives, analyse François Macé. Les petites structures supportent beaucoup plus difficilement la hausse des coûts fixes : salaires, montants des investissements. Elles n’ont pas la capacité de les amortir sur un volume important de grains. Dans un environnement moins porteur qu’en 2022, ces structures subissent directement l’effet de ciseau observé quand les prix de vente baissent et les coûts de production croissent».
(1) derniers chiffres disponibles.