À la tête d’un système grandes cultures dans l’Aisne, Henri Lecomte pilote avec son associé une unité de méthanisation agricole intégrée au territoire qui leur a permis de diversifier la rotation et d’économiser des engrais minéraux.
« Avec mon associé, nous avons d’abord voulu construire un méthaniseur pour rendre nos deux exploitations agricoles respectives spécialisées en grandes cultures, moins sensibles aux aléas des marchés des productions végétales », retrace Henri Lecomte, jeune agriculteur de 35 ans installé en Picardie, dans l’Aisne. Ils sont depuis 2020 à la tête d’une unité de méthanisation de 25 GWh (gigawattheures TPS) de capacité en injection (soit 250 normo-mètres cubes/heure) dans le réseau GRDF pour alimenter notamment la communauté d’agglomération du Pays de Laon. Ce projet, initié en 2018, a été très structurant dans le parcours de l’ingénieur en agriculture de formation qui s’est d’abord investi sur l’unité de méthanisation avant de devenir pleinement agriculteur l’an dernier. « Faire les choses en deux temps m’a permis de me concentrer pleinement sur la phase de projet et de construction de l’unité de biométhane. La méthanisation a ensuite permis de sécuriser financièrement mon projet de reprise de l’exploitation grâce au contrat d’achat par un fournisseur d’énergie sur 15 ans avec une garantie de l’Etat », relate le jeune exploitant.
Dès le départ, les associés ont à cœur de profiter de l’activité de biométhane pour réduire leur dépendance aux achats d’engrais minéraux dont les prix sont parfois très volatils et dont la production est aussi consommatrice d’énergie fossile. Ils souhaitent également inscrire leurs deux exploitations dans une transition agro-environnementale qu’ils jugent inéluctable. « La méthanisation a été pour nous le moyen d’y arriver. Nous avons diversifié les rotations avec la mise en place généralisée de CIVE (Cultures intermédiaires à vocation énergétique) d’hiver ou d’été qui assurent une couverture végétale maximale des sols », confirme Henri Lecomte. L’agriculteur ajoute également dans son système des cultures de printemps comme les pois, les oignons et la pomme de terre en plus de la betterave sucrière, du blé et de l’escourgeon déjà présents. En revanche, il supprime la culture de colza qui occupe le sol une part trop importante de l’année. « Au lieu de faire deux cultures en deux ans, on en fait trois en deux ans, résume-t-il. Il nous a fallu monter en compétence sur les doubles cultures. Cela demande aussi plus de main d’œuvre et provoque plus d’usure de matériel ».

Produire de l’énergie & diversifier vos revenus
- Les garanties avant le démarrage des travaux
- Contribuer sans porter le projet : apporter vos effluents à une unité voisine
- Les cultures maximisent le pouvoir méthanogène
Encadré chiffres :
- 15 km de canalisations
- 3 lagunes
- 20/25 000 m³/an de digestat
- 25 GWh de capacité TPS
- 220 ha de CIVE (60 % du besoin)
- 30 % des besoins assurés par les pulpes de betterave
Autonomie des apports
L’unité de méthanisation des deux chefs d’exploitation a également été dimensionnée dans une logique d’autonomie d’approvisionnement. Elle est alimentée à 60 % par des CIVE (220 ha récoltés par an), à 30 % par les pulpes de betterave récupérées de leurs récoltes auprès de la sucrerie et 10 % d’apports extérieurs en vrac (écarts de tri de pommes de terre, déchets d’oignons, déchets de carottes, déchets laitiers, compote…). « C’est un méthaniseur résolument agricole. Nous avons la capacité de l’approvisionner totalement et de ne pas être dépendants des marchés des biodéchets qui pourraient être en tension, explique Henri Lecomte. Nous ne nous interdisons pas de saisir quelques opportunités. Cependant, nous n’intégrons jamais de boues d’épuration urbaines ni de déchets issus du déconditionnement, afin d’éviter tout risque de diffusion de polluants dans les sols via les digestats. C’est important pour nous sachant aussi que nous avons des contrats de vente de légumes sous cahier des charges avec des industries agroalimentaires ». L’unité a aussi nécessité l’embauche d’une personne à temps plein renforcée par les salariés des deux exploitations associées qui ont eux aussi été formés au fil du temps. « Un méthaniseur fonctionne 24 h/24, 7 jours sur 7 et doit être alimenté tous les jours. Une personne seule ne peut pas tout assumer », détaille l’exploitant.
L’unité s’intègre aux besoins du territoire. Elle couvre la consommation d’environ 2 000 particuliers en gaz de ville, tandis que la maille complète (5 méthaniseurs en tout) assure celle de 15 000 personnes au total. Le dispositif alimente une station-service de BioGNV destinée aux bus locaux de la communauté d’agglomération. Un rebours permet de valoriser les éventuels surplus vers d’autres régions ou pour du stockage hivernal en nappe aquifère. En outre, les industries agroalimentaires locales se fournissent également en biométhane sur ce réseau. « Nous produisons des matières premières pour l’industrie alimentaire. Ces dernières produisent des déchets que nous transformons en biométhane qui sert à faire fonctionner ces usines. Ensuite nous récupérons du digestat qui fertilise les sols qui nous servent à produire des denrées alimentaires. Nous sommes dans une boucle vraiment vertueuse », résume l’agriculteur.
Un effet starter intéressant
Les cultures de l’exploitation réagissent très bien aux apports de digestats. « Nous constatons nettement l’effet starter du digestat liquide tandis que la fraction solide va minéraliser plus doucement pour profiter aux cultures les années suivantes, souligne Henri Lecomte. Notre ligne de conduite est aussi d’épandre la matière organique là où on l’a prise. Donc nous passons en général deux fois par parcelle quand cette dernière reçoit deux cultures, dans le respect des règles en vigueur et des stades physiologiques. Sur céréales à paille nous intervenons souvent en premier ou deuxième apport autour du stade épi à 1 cm. Sur les cultures de printemps nous intervenons avant les semis de betteraves, avant les plantations de pommes de terre, ou après les semis de maïs en deuxième culture et sur les Cipans (Cultures intermédiaires pièges à nitrates) de moutarde semées l’été ».
« Digestoduc » enterré
La question du retour au sol de la fertilité a constitué l’une des pièces maîtresses du projet. « Nous voulions pouvoir rester en pleine maîtrise de nos épandages des digestats afin de pouvoir les valoriser au mieux, lorsque les cultures en ont réellement besoin, et que les conditions climatiques sont favorables, explique Henri Lecomte. Nous ne voulions pas nous créer une dépendance vis-à-vis d’une entreprise de travaux ni nous retrouver coincés par des capacités de stockage trop faibles ». Ces exigences ont conduit à la mise en place d’un dispositif impressionnant qui compte 15 km de canaux enterrés avec trois lagunes de stockage pour atteindre l’ensemble des parcelles. Les agriculteurs évitent ainsi en grande partie de faire circuler des camions pour le transport et renforcent l’acceptabilité vis-à-vis des riverains. L’épandage se fait ensuite par un système sans tonne Du@ferti qui offre l’avantage de moins tasser les sols. Un séparateur de phase est mis en place. Une centrale photovoltaïque en autoconsommation est également présente pour réduire la dépendance aux achats d’électricité et encore l’empreinte environnementale.
Optimiser chaque mètre cube
L’investissement dans ces infrastructures est à la mesure des enjeux. « Chaque année les digestats représentent des volumes de 20 à 25 000 m³, expose l’agriculteur. Sur la durée de contrat de 15 ans, c’est colossal. Autant que chaque mètre cube épandu le soit de façon optimale dès le départ pour profiter au mieux de l’azote en limitant les surcoûts ».
Les agriculteurs surveillent en parallèle très étroitement la qualité de leurs sols. Ils ont réalisé un état initial avant le lancement de la méthanisation et ils continuent chaque année de faire pratiquer des analyses. « Nous devons rester très humbles sur le sujet car nous n’avons que cinq années de recul. Pour l’instant, nous sommes plutôt optimistes, les résultats semblent nous montrer qu’on est quand même en train d’améliorer la fertilité globale de nos sols ».
Le secteur se professionnalise
La technologie de méthanisation est désormais mature depuis de nombreuses années. Et la profession continue de progresser à tous les niveaux. L’Association des Agriculteurs Méthaniseurs de France s’est structurée au niveau national, mais également en région pour répondre aux problématiques locales. Les instituts techniques, ainsi que la chambre d’agriculture de l’Aisne sont mobilisés pour produire des références et un accompagnement de plus en plus pointu dans la gestion des CIVE, l’efficacité de l’utilisation de l’azote issu des digestats, ou le suivi de la fertilité des sols.