Des hommes, des marais, du blé dur…

De par leurs caractéristiques agroclimatiques, certains terroirs se destinent naturellement à une culture. C’est le cas du Marais poitevin où le blé dur a pris racine depuis plusieurs décennies. Anthony Moreau en est l’un des artisans. Il raconte la rigueur technique de cette culture si exigeante sur les critères qualité.

Anthony Moreau sème ses parcelles de blé dur de plus en plus tard © TD

C’est au cœur des marais du Nord de la Charente-Maritime qu’Anthony Moreau a repris l’exploitation familiale. Dans ce terroir quadrillé de canaux et de grandes parcelles rectangulaires et argileuses, il produit avec son frère du blé dur sur la majorité des 140 ha de l’assolement. « Dans nos marais, les terres se prêtent particulièrement à cette culture. Nous pouvons faire autant de rendement qu’en blé tendre, voire plus certaines années », estime celui qui siège également au conseil d’administration de la coopérative Terre Atlantique. En chiffres, il produit en moyenne 70 à 80 q/ha. Comme lui, plusieurs producteurs dont les terres se situent dans les marais se sont spécialisés dans le blé dur avec une fourchette de rendement de 50 à 100 q/ha. Leur principal atout, c’est l’argile lourde hydromorphe qui constitue les parcelles, associée au climat doux et peu gélif de la Charente-Maritime. « Pour nous ce sol, c’est une réserve utile de 200 mm sur laquelle nous pouvons compter durant toute l’année. Nous n’arrosons jamais nos cultures », révèle l’agriculteur charentais. Bien au contraire, il se félicite que son père ait, en son temps, drainé les parcelles familiales. « Nous avons un drain tous les 12 à 18 m avec une pente de 1 à 3/1000, ce qui nous oblige à recourir à une pompe de relevage pour évacuer l’eau dans les canaux », détaille-t-il. 

Des nouvelles variétés qui se font attendre

Chaque année, Anthony Moreau dédie la moitié de sa surface de blé dur à la production de semence. « C’est important de recourir à des semences certifiées. Il faut jouer le jeu si nous voulons que les semenciers continuent de sélectionner de nouvelles variétés », souligne-t-il. En France, RAGT et Florimond Desprez ont toujours des programmes de sélection sur blé dur. « Mais pour combien de temps ? Nous travaillons beaucoup avec Anvergur. Mais c’est une variété qui est inscrite depuis 2013. Nous n’avons pas de nouveautés comme en blé tendre », constate le producteur. 

Un travail de précision

Pour Anthony Moreau, la culture du blé dur se démarque des autres céréales par le timing d’intervention. « Quand vous devez intervenir avec un fongicide à floraison, vous avez un créneau de 24 h pour traiter. Personnellement, je suis très rigoureux sur les conditions optimales de pulvérisation. Selon les données remontées par la station météo, je me réveille la nuit pour traiter », évoque-t-il. Derrière cette intervention millimétrée se joue la qualité de la récolte. Un taux de grains fusariés supérieur à 6 % peut ainsi être déclassé. 

Selon les données météorologiques reçues pendant la nuit, Anthony Moreau peut se lever pour déclencher les traitements.
Selon les données météorologiques reçues pendant la nuit, Anthony Moreau peut se lever pour déclencher les traitements. © TD

Même combat pour les apports d’azote. Ils doivent permettre d’atteindre un taux de protéines supérieur à 13,5 et un taux de mitadinage inférieur à 20 %. « C’est le gros enjeu du blé dur : apporter la bonne quantité au bon moment. Je fractionne mes apports de 200 à 250 unités d’azote en 4 ou 5 passages. L’objectif est d’encadrer le stade épi 1 cm, puis le stade floraison. Si je vois qu’il y a du potentiel en fin de culture, je peux apporter deux fois 40 unités pour assurer le rendement », rapporte Anthony Moreau. 
Au-delà de ces trois critères, la moucheture ou le temps de chute d’Hagberg peuvent également impacter la qualité et la valeur de la récolte. « Une pluie juste avant la récolte peut déclencher la germination. Parfois, il vaut mieux récolter le blé à 18 % d’humidité et le faire sécher pour sauver la récolte », assure-t-il. Cet empilement de critères qualité représente pour lui le principal frein à long terme au développement des surfaces de blé dur en France. « Le plus dur, ce n’est pas de produire du blé dur c’est de produire, chaque année un blé dur conforme aux exigences industrielles de la semoulerie », témoigne-t-il. Le Charentais estime que la perte de grade qualité à l’export peut rapidement représenter des pertes de 30 à 40 €/t. « Le défi pour la coopérative c’est surtout de livrer des lots conformes, réguliers et traçables, afin de réduire le risque process pour l’industriel ». 

Les bonnes pratiques culturales

  • Les semis de plus en plus tardifs génèrent peu de traitements et un IFT faible (1 désherbage et 2 fongicides). 
  • Traitement systématique de nuit guidé par GPS
  • Bandes fleuries (Charte Panzani)
  • Perchoirs pour les oiseaux (Charte Panzani)

L’enjeu de la commercialisation

Ces dernières années, le marché mondial du blé dur a été marqué par la perte partielle de débouchés majeurs pour le blé dur français, vers le Maghreb au sens large, mais aussi, selon Anthony Moreau, « une abondance de l’offre qui ne suit pas la demande mondiale ». 

Les cours, eux aussi, ne sont pas flatteurs. À 220-230 €/t pour de la bonne qualité auxquels il faut enlever 10 à 20 €/t en moyenne pour cette campagne, le compte n’y est pas pour l’administrateur de Terre Atlantique. « Aujourd’hui, le différentiel de prix avec le blé tendre est de 40 €/t. Il faudrait à minima une prime de 60 €/t pour encourager les producteurs à poursuivre la culture », évalue Anthony Moreau. Pour lui, c’est la montée en puissance de l’approvisionnement local de la semoulerie française, en parallèle de la baisse des surfaces, qui a permis à la filière de garder une dynamique. Chez Terre Atlantique, structure pourtant ouverte sur le monde via le port de la Pallice, sur les 25 000 t produites par les adhérents, 5 000 t sont livrées depuis 3 ans à Panzani pour les outils industriels français. Anthony Moreau dédie lui-même la moitié de ses surfaces au blé Panzani. « Ce qu’il nous demande avant tout, c’est de la traçabilité. Ça demande un gros travail en silo, mais ce sont des choses que l’on sait faire. La charte stipule également la mise en place de bandes fleuries pour les pollinisateurs et l’installation de perchoirs pour les oiseaux. Ce sont des actions réalisables sans contraintes majeures par les producteurs », estime-t-il. 

Un travail du sol systématique

Si l’argile hydromorphe représente un atout non négligeable pour la ressource en eau, elle demande un vrai savoir-faire pour l’implantation des cultures. « Les parcelles sont systématiquement labourées en été. Puis nous passons la herse rotative en septembre pour détruire les blocs. Les parcelles restent nues car il nous est impossible de faire lever un couvert », dévoile Anthony Moreau.