La fauconnerie digitale au secours des semis

La technologie d’effarouchage par drone a gagné en maturité. Elle nécessite cependant du personnel sur le terrain à proximité des exploitations pour déployer les solutions efficacement en attendant une réglementation plus souple qui permettrait de tirer parti des possibilités de déploiement autonome.

Certaines années, un à deux passages dans les maïs suffisaient à ne plus revoir les oiseaux. ©Agri-structures-AG-Robotique

« J’ai fabriqué mes premiers drones effaroucheurs pour mon propre compte, en 2010, suite à de gros dégâts de pigeons et de corbeaux sur les cultures de maïs et de tournesol. Le constat était qu’on avait beau utiliser des systèmes traditionnels comme des canons à gaz, des épouvantails, etc… on ne s’en sortait pas. Ainsi, nous est venue l’idée du drone pour effectuer de la fauconnerie de manière mécanisée en quelque sorte », retrace Dorian Blot, agriculteur bio dans l’Essonne et constructeur de matériel agricole et de drones d’effarouchement au sein de la société Agri-structures. L’entreprise fabriquait encore ses propres drones il y a deux ans. Cependant, du fait du coût d’homologation, désormais elle travaille avec des appareils professionnels du commerce qu’elle remodifie pour l’effarouchement. La nouvelle base est donc constituée de drones conçus au départ pour faire de la prise de vue aérienne. 

Depuis 2010, à chaque saison de semis de maïs et de tournesol au printemps, l’entrepreneur effectue un à trois vols quotidiens pour protéger le parcellaire, avec des économies à la clé. En effet, il n’a depuis lors plus jamais eu besoin de ressemer totalement ses parcelles à cause des dégâts d’oiseaux, même s’il admet qu’une pression résiduelle est toujours existante. « Lorsque j’avais perdu 30 ha de tournesol à ressemer, entre la mécanisation et les semences, cela m’avait coûté environ 10 000 €. Sans compter le fait que j’ai subi trois semaines de retard dans mes semis car les conditions météo n’étaient pas bonnes. L’utilisation du drone, depuis, me sécurise », témoigne-t-il. 

Une efficacité forte

« L’intérêt de l’appareil c’est que c’est très efficace, explique le concepteur d’Agri-structures. On ne constate pas de phénomène d’accoutumance car on va vraiment au contact des oiseaux. C’est simple d’utilisation et on arrive à couvrir une grande surface en peu de temps. On a différents dispositifs et notamment un haut-parleur avec lequel on peut diffuser différents types de sons. En lui-même le drone a une tête de rapace afin que sa forme évoque bien celle d’un prédateur. C’est important pour limiter les attaques de corbeaux qui sont des oiseaux très agressifs et qui pourraient attaquer l’appareil ». Le dispositif est complété par un émetteur d’ultrasons et pour la projection de différents types de signaux lumineux. Les drones sont équipés également de caméras infrarouges. Cette caméra thermique est très utile pour effaroucher le gros gibier en fin de journée lorsque la luminosité est faible, parce que c’est là que les animaux sortent. « On allume alors toutes les lumières dans tous les sens pour être repéré, parce que pour le gibier, le danger ne vient pas naturellement d’en haut, explique Dorian. On diffuse ensuite des aboiements de meutes de chiens. Cela fonctionne très bien. Les sangliers notamment sont des animaux qui n’aiment pas être dérangés ». Dorian Blot évoque également l’intérêt de l’effarouchage avant les récoltes ou les fauches de foin pour préserver la faune sauvage.

Simplicité d’utilisation

L’usage du drone est très simple grâce à l’électronique embarquée. « Même en pilotage manuel, quand le drone est en vol, au moindre doute on lâche le manche de la radiocommande et le drone reste en vol stationnaire. Il suffit ensuite d’appuyer sur un bouton radio pour qu’il vienne se reposer tout seul sur sa piste de décollage. La plupart de mes clients, ce sont des agriculteurs qui n’avaient jamais forcément utilisé de drones avant », explique Dorian. La planification de vols automatiques, est simple à partir d’une tablette tactile avec un logiciel de cartographie en récupérant une photo Google Maps des champs à travailler. Une autre façon de procéder est de renseigner des points GPS avec une hauteur de consigne au drone pour qu’il fasse son parcours en pilotage automatique. Cependant, malgré les possibilités de vols automatiques, en France, la mise en place de vols autonomes n’est pas encore possible. « La réglementation aérienne nous interdit d’avoir des appareils qui volent tout seuls, sans surveillance, confirme Dorian Blot.Même si on fait du vol automatique, on doit être présent à proximité pour pouvoir surveiller et voir ce qui se passe ».

Le décollage est très simple et le drone retrouve automatiquement les coordonnées pour effectuer son atterrissage. (Agri-structures-AG-Robotique)
Le décollage est très simple et le drone retrouve automatiquement les coordonnées pour effectuer son atterrissage. ©Agri-structures-AG-Robotique

S’adapter

Selon les années et la climatologie, la charge de fauconnerie digitale varie. « Les années s’enchaînent et ne se ressemblent pas, constate l’entrepreneur. Certaines années, un à deux passages dans les maïs suffisaient à ne plus revoir les oiseaux. À l’inverse, des années comme l’année dernière, il a fallu que j’y aille plus souvent. Généralement, j’y vais trois fois par jour, une fois le matin tôt, une fois le midi, une fois le soir. J’augmente ou je réduis le nombre de passages en fonction des oiseaux que je vois dans les champs. Il ne faut pas attendre qu’il y ait 200 corbeaux pour les effaroucher. On va réussir à les faire partir, mais le massacre aura été fait. Dès qu’on voit quelques oiseaux arriver, tout de suite il faut leur faire comprendre qu’ils ne sont pas les bienvenus en les pourchassant ». 

La saison d’effarouchage va dépendre aussi du climat. « Typiquement, avec un printemps normal, et des levées du maïs ou des tournesols qui se font rapidement, la période sensible est dépassée en quelques jours. En revanche, il y a des années avec des printemps secs où on sait qu’il va falloir y aller plus régulièrement ». En plus du drone, l’entrepreneur d’Agri-structures conseille d’avoir recours aux méthodes traditionnelles, comme les canons à gaz ou l’enrobage de semences, en agriculture conventionnelle, « pour mettre toutes les chances de son côté ». « Le gros avantage du drone par rapport aux autres systèmes, c’est qu’il n’y a pas d’accoutumance car le drone pourchasse littéralement les oiseaux. Et quand j’utilise le drone, je ne viens pas me garer avec ma voiture à côté de la parcelle, car à la fin les corbeaux arrivent à la reconnaître et vont se cacher, constate le droniste. C’est souvent ce qui se passe pour les tirs de régulation dérogatoires ».

L’avantage de s’équiper d’un drone est également de pouvoir utiliser l’appareil pour faire d’autres choses que de l’effarouchement. « On peut surveiller les dégâts de gibier par exemple, développe Dorian Blot. J’ai un client qui l’utilise pour surveiller ses enrouleurs en période d’irrigation. On l’utilise aussi pour inspecter un bâtiment, l’intégrité d’une toiture après une tempête… C’est vraiment un outil polyvalent et qui est super utile pour faire d’autres choses que de l’effarouchement ».

La préparation des plans de vols est très simple. (Agri-structures-AG-Robotique)
La préparation des plans de vols est très simple. ©Agri-structures-AG-Robotique

Quelle place en ETA ?

Selon l’entrepreneur, la réglementation autour des vols de drones s’est simplifiée ces dernières années, notamment en pleine campagne. Les agriculteurs ont le droit de l’utiliser à usage privé, en veillant simplement via le site internet Géoportail à vérifier les restrictions éventuelles des hauteurs de vol via un calque numérique spécifique qui les indique. Un examen en ligne doit cependant être validé pour vérifier que la personne a les aptitudes minimales. C’est le BAPD, le brevet d’aptitude de pilote à distance valable dans tous les États membres de l’Union européenne, qui nécessite un minimum de bachotage. Une assurance doit aussi être prise pour assurer le drone. Pour un usage en prestation de service, la démarche est un peu plus lourde et nécessite un enregistrement auprès de l’aviation civile ainsi qu’une assurance responsabilité civile liée au drone. 

L’enjeu dans une ETA pour proposer ce type de service, c’est surtout d’être situé à proximité géographique des clients avec en saison un pilote dédié qui y consacre ses journées, et de contractualiser suffisamment d’hectares dans un secteur assez précis. Le service nécessite également une présence les week-ends en pleine période des semis. Pour l’heure, c’est un marché encore assez peu exploré par les ETA, mais avec les développements à venir des usages des drones agricoles cela peut être une porte d’entrée intéressante dans ce secteur assez prometteur. Les ETA sont d’ailleurs fortement sollicitées pour les prestations de semis au semoir monograine des cultures de printemps qui sont très sensibles aux ravageurs à plumes ou à poils. Pourquoi ne pas imaginer un couplage avec la prestation de semis pour des contrats « garantis de levée », en s’inspirant du service « garantie d’un champ sain » indemne de maladies, mis en avant récemment par la firme de produit phytosanitaire BASF. 

Le frein réglementaire

Pour l’heure un assouplissement de la réglementation est toujours attendu pour pouvoir rendre les vols de drones plus autonomes. « Nous avons déjà mis au point une station de recharge autonome dans laquelle le drone est à l’abri. On peut très bien lui commander par exemple des vols toutes les heures, de 6 h du matin jusqu’à 21 h en toute autonomie, assure Dorian Blot. L’Union européenne prévoit cette possibilité sous régime d’autorisations particulières tandis qu’en France, pour l’instant, ce n’est pas le cas. L’usage de l’espace aérien offre des possibilités assez incroyables en agriculture y compris pour des semis de couvert ou la pulvérisation. Les drones sont capables aujourd’hui de porter des charges de 100 kg. Ce n’est pas la technologie qui nous limite, mais la réglementation, regrette le chef d’entreprise. En Europe, des pays comme la Roumanie ont de l’avance grâce à une réglementation plus souple et les pays asiatiques ont dix ans d’avance sur nous ». 

Des drones effaroucheurs terrestres ont aussi été développés par la société Agri-structures. (Agri-structures AG-Robotique)
Des drones effaroucheurs terrestres ont aussi été développés par la société Agri-structures. ©Agri-structures AG-Robotique