Installé à Lantignié depuis 2014, Frédéric Berne défend une viticulture fondée sur l’agroforesterie, la biodiversité et le collectif. Entre adaptation climatique, transition écologique et réflexion économique, le jeune viticulteur et l’association qu’il a créée il y a neuf ans entendent faire de Lantignié un modèle de durabilité… et peut-être demain le 11ème cru du Beaujolais.
Voir son père retourner dans la maçonnerie et sa mère à l’usine, Frédéric Berne s’en souvient encore comme si c’était hier. « Mes parents étaient tous deux viticulteurs, mais la crise qui a traversé le vignoble du Beaujolais les a poussés à quitter le métier dans les années 1990… Ils ont arrêté au bout de quinze ans », raconte-t-il. En 2014, alors âgé de 29 ans, le jeune vigneron choisit pourtant de reprendre le chemin de la vigne. Il s’installe à Lantignié, au cœur du Beaujolais, à quelques kilomètres au nord de Villefranche-sur-Saône. Aujourd’hui, son domaine couvre 12,5 ha conduits en agriculture biologique au sein duquel il produit des vins en Beaujolais-Lantignié, Morgon, Chiroubles, Régnié et Moulin-à-Vent. Principalement rouge, issue du gamay, sa production comporte aussi des premières cuvées blanches à base de chardonnay. « J’ai également planté du souvignier gris, un cépage allemand résistant à l’oïdium, au mildiou et au black-rot. Travailler sur la matière organique, l’équilibre des plantes et tester de nouveaux cépages, ce ne sont pas des démarches antinomiques », sourit-il, au milieu de son modeste bureau aménagé au château des Vergers.
Les arbres, ces alliés agronomiques de la vigne
Une fois installé, le viticulteur a rapidement souhaité intégrer l’agroécologie et l’agroforesterie à ses pratiques. Peupliers noirs, frênes communs, mûriers blancs et pêchers de vigne cohabitent désormais avec une partie de ses parcelles de Beaujolais-Lantignié. « Avec Cédric, mon frère et collaborateur, nous nous sommes formés auprès d’Alain Canet. Les arbres que nous avons choisis sont compatibles avec la vigne et non envahissants. Nous coupons le rameau principal, puis nous les taillons en boule afin de gérer nous-mêmes la canopée. Leur hauteur ne dépasse pas 1,60 m et ils sont plantés tous les 8 m ». Selon le vigneron, les bénéfices sont multiples : apporter de l’ombrage et réduire le stress thermique de la vigne, atténuer les pics de chaleur, limiter l’humectation foliaire, favoriser l’infiltration de l’eau plutôt que son ruissellement, mais aussi nourrir les sols et préserver la biodiversité grâce à une plus grande diversité végétale et microbienne. L’agriculteur reconnaît toutefois avoir dû adapter certaines de ses pratiques culturales. « Tant qu’on ne travaille pas avec des enjambeurs, cela ne pose pas de problème. Il suffit de travailler sur les côtés », explique-t-il. Même constat concernant la maîtrise de l’enherbement qui lui a demandé plusieurs années d’expérimentation.

L’exploitation en chiffres
· 12,5 ha en appellations Lantignié, Brouilly, Morgon, Régnié et Moulin-à-vent, entièrement conduits en agriculture biologique
· 35 à 40 hectolitres par hectare de rendement

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· 300 000 à 350 000 € de chiffre d’affaires annuel
· 14 500 € de coût de production par hectare
· 50 minutes, le temps de transport depuis Lyon pour accéder au domaine
« Au début, je laissais trop d’herbe. Les apex de la vigne arrêtaient de pousser en août par manque d’eau, ce qui donnait de petits raisins. Avec 800 à 850 mm de pluie par an et sans possibilité d’irrigation, j’ai compris que je devais parfois sacrifier certaines voies enherbées. Je travaille désormais pour limiter l’évapotranspiration afin de conserver l’eau dans le sol jusqu’à la fin du cycle végétatif ». À ces enseignements agronomiques, Frédéric Berne a ajouté des filets anti-grêle, devenus indispensables dans un territoire régulièrement touché par cet aléa climatique. « Voir sa vigne détruite, c’est psychologiquement très difficile », confie-t-il. Grâce aux aides de l’Union européenne et de la Région, le professionnel a déjà protégé 5,5 ha et demi, pour un coût d’environ 500 € par ha et une durée de vie estimée à dix ans. « Certes, les filets restent visibles toute l’année, mais la présence des arbres améliore déjà fortement le paysage ».
Travailler sur la matière organique, l’équilibre des plantes et tester de nouveaux cépages, ce ne sont pas des démarches antinomiques
Lantignié, laboratoire d’un vignoble plus durable
Désireux de fédérer d’autres producteurs autour de ces valeurs, Frédéric Berne a créé dès 2017 l’association Vignerons & Terroirs de Lantignié. La structure rassemble aujourd’hui quinze domaines viticoles sur la petite trentaine que compte la commune. Tous sont engagés dans des démarches respectueuses du vivant. « Depuis la création de l’association, nous avons accompagné l’installation d’une dizaine de jeunes viticulteurs », se félicite celui qui est désormais le trésorier de la structure, qui change volontairement de présidence tous les trois ans. Le collectif a également inscrit dans son cahier des charges l’exclusion des engrais chimiques de synthèse en 2019, des pesticides de synthèse — à l’exception des herbicides — en 2020, puis rendu la certification biologique obligatoire en 2024. Ces règles, plus respectueuses de l’environnement et des sols, sont inspirées du concept d’Appellation d’origine durable (AOD), développé par Ronan Raffray, agrégé de droit et codirecteur du master Droit de la vigne et du vin à l’Université de Bordeaux. « Aujourd’hui, de plus en plus d’appellations, comme celle du comté, intègrent la durabilité dans leurs cahiers des charges, justifie Frédéric Berne. Le fondement de cette AOD est de respecter trois piliers : l’environnement, l’économie et le social. Cela englobe la sortie des pesticides, une meilleure prise en compte de l’herbe, de l’eau et des sols, tout en facilitant l’installation des jeunes viticulteurs dans un esprit d’entraide ». Consciente que la transition écologique doit également reposer sur un modèle économique viable, l’association souhaite désormais se faire accompagner par un comptable commun et développer le partage de matériel agricole. Un travail de fond qui poursuit un objectif ambitieux mené auprès de l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO) : faire de Lantignié le 11ème cru du Beaujolais.

L’œnotourisme comme nouvelle source de revenus
Outre la durabilité, le second credo de Frédéric Berne repose sur la diversification : 60 % de son chiffre d’affaires est réalisé auprès des cavistes, de la restauration, des magasins spécialisés et à l’export, notamment vers le Canada, l’Australie, les États-Unis, la Belgique et le Royaume-Uni. Conscient que ce dernier maillon reste soumis à de fortes fluctuations et contraintes économiques, le vigneron a choisi d’ajouter une nouvelle corde à son arc en développant l’œnotourisme. Représentant près de 40 % de son chiffre d’affaires, cette nouvelle activité lui permet d’écouler 20 à 25 % de ses volumes. Dégustations gratuites au domaine, balades à vélo ou en trottinette dans les vignes, chasses au trésor, ou encore enterrements de vie de jeune fille et de garçon… L’offre se veut large et adaptable, à seulement 50 minutes de Lyon et aux portes de l’A6. « L’objectif est de répondre à la demande, même si cela implique de faire appel à des prestataires extérieurs ou de proposer des produits sans alcool, comme des jus de raisin pétillants », explique-t-il. Épaulé par son salarié Antoine, bilingue en anglais et formé aussi bien sur la partie commerciale que sur la technique viticole, Frédéric Berne constate que le métier évolue en profondeur : « Les consommateurs boivent moins de vin, mais le vin est devenu un loisir. Nous avons donc moins besoin d’en produire, ce qui nous laisse davantage de temps pour accueillir du public et créer de l’émotion autour de ce produit et de son environnement ».