L’évolution du climat impose une nouvelle répartition des aires de production de fruits et de légumes cultivés en France. Le pays pourrait devenir le nouveau potager de l’Union européenne et détrôner l’Espagne. Mais l’ensemble de la filière agroalimentaire devra aussi se réorganiser. Serge Zaka, ingénieur agronome, spécialiste en agroclimatologie, dresse un panorama de la production de fruits et de légumes à l’horizon 2050.
La France accuse un déficit commercial de fruits et de légumes de plus de 4,5 Mds d’€. Mais à l’horizon 2050, et même avant, notre pays ne pourra plus compter sur l’Espagne et le Maroc pour importer ce qu’il ne produit déjà plus, ou qu’il ne produira plus. À une température de plus de 40°C en plein été, les tomates et les aubergines ne peuvent se développer. Les fleurs coulent et flétrissent en s’épanouissant.
En Espagne, le climat, notamment en Andalousie, sera semi-désertique dans moins de trente ans. L’été, les températures atteindront des sommets (45-50°C) et dépasseront les limites physiologiques des végétaux. Mais l’hiver, la saison sera propice pour produire des légumes en masse.
A contrario, les maraîchers de Nantes saisiront l’opportunité du réchauffement de leur climat pour cultiver des tomates dans leurs serres à la place des salades qui seront produites plus au nord de la Loire. Et dans les régions où est actuellement cultivé le melon en plein air, la variété charentaise sera remplacée par des variétés espagnoles, ovoïdes plus résistantes aux fortes chaleurs.
Des pêches à la place des pommes
Relocaliser des cultures annuelles est finalement assez aisé. Mais recréer des vergers adaptés aux conditions climatiques qui régneront dans les années 2050, impose d’y réfléchir dès à présent. Il faut dix ans pour rendre un verger productif.

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Dans le Limousin, la clémence des températures hivernales rendra impossible la culture de certaines variétés de pommiers. Aussi, les vergers devront être replantés au nord de la Loire voire dans les pays du Benelux ou au nord de l’Allemagne. Le climat a d’ores et déjà aidé la Pologne à devenir le premier pays producteur de pommes de l’Union européenne.
Et dans le Limousin, les pommiers seront remplacés par des pêchers et des pruniers, à floraison non précoce pour éviter le risque de gel, mieux acclimatés que dans les régions plus au sud où ils sont actuellement cultivés.
Toutes les filières légumières et fruitières sont concernées par ce mouvement de relocalisation.
Au sud de la France, au bord de la Méditerranée, les orangeraies s’étendront dans les régions non gélives. Mais le changement climatique a augmenté d’environ 60 % la probabilité de gel printanier dommageable, en avançant la saison de croissance plus vite qu’il ne fait reculer le risque de froid.
Les nouveaux vergers seront aussi repeuplés entre autres de gombos, de chayottes, de kakis, de figues et d’oliviers entre autres.
Relocalisation industrielle
Toujours dans le bassin méditerranéen, les vignes seront replantées avec des cépages qui sont déjà cultivés sous des climats plus chauds en Grèce, en Espagne ou en Italie. Mais de tels changements imposent la construction de nouvelles filières de transformation, et des investissements étalés sur des dizaines d’années. Ils ne peuvent pas tous être uniquement financés par les agriculteurs.
Les paysages des campagnes vont changer. L’industrie agroalimentaire va aussi s’adapter à la nouvelle offre de fruits et de légumes en aménageant les sites existants et/ou en se délocalisant dans les nouveaux bassins de production de fruits et de légumes.
La France potager de l’Union européenne
Aussi, il appartient à l’ État et l’Union européenne d’accompagner cette relocalisation industrielle en menant et en finançant des politiques appropriées. Mais la France devra non seulement produire plus de fruits et de légumes pour atteindre l’autosuffisance, mais aussi pour en exporter à ses voisins européens déficitaires. Elle a vocation à devenir le potager et le verger de l’Union européenne, fonction qu’occupe actuellement l’Espagne. Or, dans 30 ans, le pays sera confronté à la désertification de son climat.
La nouvelle génération de producteurs de fruits et de légumes ainsi que les nouveaux installés devront envisager leurs projets professionnels totalement intégrés dans l’économie de marché et en partie axés sur l’export. Il ne s’agira pas seulement de donner la priorité au localisme alors qu’une partie de la population européenne pourrait manquer de fruits et de légumes si, pour des raisons climatiques, les conditions de cultures ne sont plus favorables en Espagne et en Italie pour les produire.
L’agriculture biologique désarçonnée
La nouvelle géographie des productions agricoles valorisera des pratiques agroécologiques, souvent favorables à la nouvelle donne climatique, puisqu’elles atténuent l’impact des hausses des températures. Elle s’appuiera aussi sur la recherche afin de sélectionner des variétés adaptées aux nouvelles conditions pédo-climatiques. Les arbres fruitiers et les légumes cultivés devront résister aux nouvelles maladies qui émergeront.
En conséquence, l’agriculture biologique ne pourra pas s’en sortir sans accepter le recours à la génétique. Le climat et les conditions climatiques évoluent et imposent des contraintes où la sélection naturelle et variétale classique n’est pas en mesure d’y faire face seule.
Enfin, une reconversion légumière et fruitière de la France agricole s’appuiera sur l’essor de nouvelles filières professionnelles de formation au maraîchage et à l’horticulture adeptes de pratiques culturales en phase avec la nouvelle donne climatique. Ces activités agricoles suscitent un réel engouement auprès des étudiants et des adultes en reconversion.
Mais dans les établissements agricoles, la priorité de l’enseignement dispensé est la promotion de l’agroécologie (et de l’agriculture biologique) pour produire avec moins d’intrants. Or cette discipline est aussi une partie de la solution face au changement climatique. Et elle est très peu dispensée sous cet angle aux étudiants.