Grâce à l’AMM (Autorisation de mise sur le marché) temporaire délivrée en 2025, François Brehant a pu tester le lysat d’amibe sur une parcelle d’essai du Château Léoville Barton. Le produit de biocontrôle lui a permis de réduire de moitié les doses de cuivre, sans que cela n’impacte la vigne.
Directeur technique du Château Léoville Barton, au sein de l’appellation Saint-Julien dans le Médoc, François Brehant est ce que l’on pourrait appeler un pionnier. Depuis 35 ans, il cherche et met en œuvre des solutions pour adapter les 70 ha de grands crus des deux domaines familiaux (Langoa et Léoville Barton) aux enjeux environnementaux de notre temps. Dernier essai en date, le lysat d’amibe. « J’ai vu une vidéo sur internet qui montrait des résultats d’essai avec ce produit. Ça m’a tout de suite intéressé », se souvient le vigneron bordelais. Ce produit de biocontrôle dénommé AXPERA et mis au point par la société Amoéba a obtenu une première autorisation temporaire de mise sur le marché en 2025, renouvelée en 2026. Par son effet antifongique, il propose une solution complémentaire au cuivre pour lutter contre le mildiou sur grappes. Le château bordelais a été l’un des premiers à tester le produit lors de la dernière campagne. Un essai a été mis en œuvre avec l’aide de la Chambre d’agriculture de la Gironde dans des conditions propices au développement de la maladie. « C’est une parcelle de merlot jeune, vigoureuse, assez peu ventilée et avec une humidité importante. La pression de mildiou y a été modérée en 2025. Sur le témoin non traité, les symptômes de la maladie étaient cependant présents à une fréquence de 80 % avec une intensité de 50 % », révèle le responsable girondin.
Dès cette première année d’essai, les résultats ont été au rendez-vous. L’ajout de lysat d’amibe lors des traitements a permis de réduire la dose de cuivre de moitié, soit une réduction de 3,27 kg/ha à 1,75 kg/ha, sans que la maladie n’entraîne de dégâts supplémentaires sur les grappes. « Dans la même parcelle d’essai, en appliquant une réduction de cuivre identique (témoin de vraisemblance), mais sans le lysat d’amibe, nous avons constaté le triple de dégâts par rapport à la dose pleine », assure-t-il. Côté rendement par contre, la différence n’est pas significative. Un constat que François Brehant explique par le faible nombre de grappes et la sécheresse qui a été le facteur limitant, plutôt que les maladies.

Vers moins d’IFT et au-delà
Ce produit de biocontrôle, dont le but est de réduire les quantités de cuivre entre la nouaison et la fermeture des grappes, s’inscrit dans une dynamique d’amélioration continue au sein du Château Léoville Barton. Une démarche initiée dès l’arrêt de l’utilisation des produits CMR au début des années 2000, suivie d’une réduction et d’un arrêt des anti-botrytis en 2017. « Aujourd’hui nous sommes certifiés HVE 4 et nous pratiquons une culture raisonnée de la vigne. C’est-à-dire qu’il n’y a plus d’herbicides ni d’insecticides, sauf obligation légale de lutte contre la flavescence dorée », souligne-t-il. Restent les fongicides donc. « Je préfère dire les produits phytopharmaceutiques qui me permettent de soigner les maladies des plantes », précise François Brehant. Mais même sur ce segment si stratégique dans le monde du vin, il ne reste pas inactif. « Dès 2011, avec mon chef de culture qui est sensibilisé sur le sujet, nous avons tenté de mener certaines parcelles sans aucun produit de synthèse », se souvient-il. Débuté sur des vignes de cabernet peu vigoureux, puis étendu à du merlot, cet itinéraire spécifique concerne actuellement 20 % des surfaces. « Cela m’apporte une certaine sécurité. Si demain, nous n’avons plus de solutions de synthèse, je saurai probablement faire sans », se félicite l’œnologue.

Moins 30 % de cuivre dès 2026
Grâce aux résultats obtenus sur la parcelle d’essai en 2025, François Brehant a décidé de généraliser l’utilisation de lysat d’amibe à l’ensemble des parcelles menées sans produits de synthèse dès 2026. « Même si cela a fonctionné l’an dernier, une réduction de 50 % semble un peu risquée. Nous visons dans un premier temps une baisse de 30 % des quantités de cuivre utilisées », chiffre-t-il. Dans les faits, cela permettrait tout de même d’atteindre des quantités de cuivre inférieures à l’itinéraire conventionnel dans lequel il est utilisé uniquement en début et en fin de cycle.

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Sur la parcelle d’essai à plus petite échelle, les modalités avec une réduction de 50 % du cuivre vont bien être reconduites. « J’aimerais voir s’il y a également des effets sur l’oïdium. Comme le soufre est efficace, personne ne s’intéresse vraiment aux alternatives, mais je trouve qu’il est trop souvent utilisé par sécurité dans les itinéraires », s’interroge-t-il.
Cuivre et vin, une cohabitation compliquée au Château Léoville Barton
Si François Brehant souhaite réduire les quantités de cuivre en utilisant du lysat d’amibe, c’est qu’il identifie de nombreux points négatifs dans son usage. La concentration dans les sols en est un, mais il évoque également un impact sur le goût du vin, notamment lors des années pluvieuses avec une forte pression de la maladie. Dans ces situations, le nombre de traitements peut augmenter de 30 à 35 % dans l’itinéraire sans produit de synthèse. « Pour aller au bout du processus, nous vinifions des cuvées séparées entre la conduite conventionnelle et celle qui ne repose que sur le cuivre et nous réalisons ensuite des tests à l’aveugle », annonce François Brehant. Problème, lors des années avec des fortes pressions de mildiou et une utilisation plus importante de cuivre, le vin réalisé à partir de raisin cultivé sans fongicide de synthèse se révèle moins bon. « Ce n’est pas vraiment une surprise. C’est un fait connu que le cuivre ralentit la pousse de la vigne. Les grains ont donc moins de maturité », analyse-t-il. En réduisant les doses, le lysat d’amibe pourrait permettre de résoudre cet impact gustatif.
Des amibes issues de bains thermaux
C’est dans les eaux thermales d’Aix-les-Bains qu’un chercheur universitaire découvre en 2010 des amibes capables de phagocyter des bactéries. S’ensuit la création de la société Amoéba dont le but est de mettre sur le marché une solution de traitement de l’eau à base d’amibes pour lutter contre les légionnelles. « C’est en 2015 qu’un essai permet d’identifier que les amibes produisent une substance qui empêche les spores de champignon de germer », évoque Jean-Luc Souche, chez Amoéba. En 2017, la poursuite des recherches permet de conclure à un effet antifongique même lorsque les amibes sont mortes, ce qui aboutit au développement du lysat d’amibe à la base aujourd’hui du produit AXPERA. « C’est un produit qui a deux actions. Il inhibe la germination de spores de champignon et, en parallèle, comme la plupart des micro-organismes, il stimule la défense des plantes », assure le spécialiste. Le produit est aujourd’hui développé sur vigne, tomate, laitue ou encore cucurbitacées. « Nous travaillons également sur septoriose et rouille jaune du blé », annonce Jean-Luc Souche. Il précise que le lysat d’amibe s’utilise en association avec le cuivre pour en réduire la dose. « C’est sur ce modèle que nous l’avons développé ».

Un historique fort
Si la volonté affichée de la propriété est de se passer de cuivre, c’est aussi pour préserver les sols du vignoble. D’autant plus que Château Léoville Barton possède une histoire bien particulière avec l’antifongique bleu. « Nous avons retrouvé des documents dans les archives qui détaillent les premiers essais de bouillie bordelaise sur les bonnes parcelles en vis-à-vis de la Gironde dans les années 1880 », assure-t-il. Et à l’époque, il était utilisé à raison de 10 kg/ha et épandu à la main. En conséquence, les parcelles affichent des concentrations à plus de 200 mg/kg de sol. « Quand on sait que dans nos sols légers, les végétaux coincent à 30 mg/kg, ça donne une bonne idée. Même le liseron ne pousse plus sur ces parcelles. Aujourd’hui, je considère qu’ajouter même 1 mg/kg supplémentaire serait de trop », assène François Brehant.