L’attitude de services préfectoraux, ou des forces de l’ordre, est montrée du doigt par plusieurs responsables agricoles, syndicalistes, qui voient comme l’organisation de manoeuvres visant à discréditer les manifestations.
Le gouvernement a-t-il intérêt à faire passer les manifestants agricoles pour des casseurs ? Et plus généralement les syndicalistes agricoles comme refusant le dialogue ? Ces questions sont aujourd’hui posées directement par des syndicalistes, donc organisateurs de manifestations, tant en Normandie qu’en Bretagne. Car plusieurs événements récents les rendent soupçonneux.
Ça a chauffé à Saint-Lô, dans la Manche
Partons d’abord dans le département de la Manche. Il y a quelques jours, une manifestation avait lieu devant la préfecture, à Saint-Lô. La suite, c’est Jean-Michel Hamel, secrétaire général de la FDSEA de la Manche qui la raconte à WikiAgri : « A chaque fois que nous organisons une manifestation, nous le faisons en alertant les services de l’Etat, et selon un modèle qui montre notre colère et notre désarroi, mais en évitant les casses. En l’occurrence, à Saint-Lô, nous avions prévu de décharger le contenu de 70 à 80 remorques – avec des détritus, du fumier… – devant la préfecture, parce que c’était la préfecture qui était visée, représentant de l’Etat. Nous reprochons à l’Etat de ne rien faire face à la crise agricole, en particulier laitière dans notre département laitier. Tout récemment, dans la semaine écoulée, nous avons connu deux suicides. Des gars bien, dont un jeune, qui ont tout fait comme il le fallait pour démarrer leurs exploitations, et qui se sont retrouvés piégés. Ils ne l’ont pas supporté. Sans réaction de l’Etat, on va perdre 30 % des producteurs dans notre département. Alors on avait décidé de s’en prendre aux services de l’Etat, sans non plus en rajouter. Par exemple, nous ne voulions pas intenter quelque action que ce soit au niveau de la DDTM (Ndlr : direction départementale des territoires et de la mer), parce que nous considérons qu’ils obéissent aux ordres, et qu’eux-mêmes ne sont pas responsables. Donc, les forces de l’ordre devaient être prévenues de notre action via les services de la préfecture. En temps habituel, les forces de l’ordre viennent, montrent leur présence, vérifient que nous n’allons pas au-delà de ce qui était prévu, et la manifestation se termine dans le calme. Cette fois, pas du tout. Nous avons été arrosés copieusement de grenades de gaz lacrymogènes, de telle manière qu’il nous a fallu reculer. Les véhicules des CRS ont barré l’accès par lequel nous devions repartir, tant et si bien que nous nous sommes retrouvés coincés plus loin, juste devant la préfecture. On a même eu un gars qui a vu un CRS donner un violent coup de matraque dans la cabine de son tracteur pour casser la porte vitrée, et le gazer. On s’est fait attaquer ! Et derrière, oui, on était acculés. Et la grille de la préfecture a cédé. Ce qui ne serait jamais arrivé si nous n’avions pas subi l’assaut des CRS…«
Derrière, la préfecture communique. Le préfet « condamne fermement les agissements » des manifestants, et « porte plainte aux fins de poursuite contre les auteurs de l’enfoncement des grilles« . Il s’agit d’un préfet récemment arrivé dans la terre d’élection de Bernard Cazeneuve, jadis député-maire de Cherbourg avant de devenir ministre de l’Intérieur. « Jusqu’à présent, des faits de cet ordre ne s’étaient jamais produits« , précise encore Jean-Michel Hamel, qui avance : « Et pourtant, en 2015, nous avons connu 42 jours d’actions syndicales… » Et il reste ferme pour autant : « Si l’Etat ne veut rien faire pour ses producteurs, qu’il ait au moins le courage de dire qu’il n’a plus besoin de ses paysans… » Quand aux dégâts sur la grille, « ils n’auraient jamais eu lieu si personne n’avait donné l’ordre aux CRS de charger« , et il n’a donc pas l’intention du tout de régler la facture.
« Une pression terrible » dans le Finistère
On change de territoire, direction Bretagne. L’autre région où c’est « chaud » en ce moment. Là, c’est Thierry Merret, président de la FDSEA du Finistère (et aussi l’un des créateurs du mouvement des Bonnets Rouges) qui témoigne : « Moi, je mets bout à bout plusieurs faits troublants. Nous subissons en ce moment une pression terrible. Ça a commencé en mars 2015, quand des producteurs de légumes ont été accusés de dégradations. La maréchaussée est venue chez eux, au petit matin, pour les appréhender, devant les caméras de iTélé ! Nous ne sommes pas des bandits, si on reçoit une convocation, on se rend à la gendarmerie, on n’a pas besoin de se faire passer les menottes chez soi devant les caméras pour cela ! Mais là, tout était orchestré pour nous montrer tels des casseurs. Les journalistes de iTélé disaient avoir eu une fuite, je pense qu’elle n’était pas fortuite… Ensuite, quand je lis l’article publié récemment dans Le Monde, qui reprend des faits qui datent pour certains d’il y a 18 ans, je comprends que nous sommes dans une réelle campagne visant à nous faire passer pour ce que nous ne sommes pas. Le préfet de région communique beaucoup sur des réunions qu’il organise lui-même avec les acteurs qu’il choisit, producteurs, transformateurs, industriels, grandes surfaces. S’il voulait que ces réunions aboutissent, il ferait mieux d’être plus discret, qu’elles puissent se dérouler dans la sérénité.«
Plus précis sur la crise, Thierry Merret poursuit son analyse : « Nous avons formulé des propositions concrètes, auprès de tout le monde, ministère de l’Agriculture, de l’Economie… sur l’étiquetage d’origine des viandes ou des produits transformés (y compris laitiers), nous avons même fourni le mode d’emploi pour que des dispositions prises en France soient acceptées par Bruxelles, en consultant nous-mêmes des juristes spécialisés dans le droit européen. Il suffit de suivre. Seulement le lobby industriel, des viandes ou du lait, semble trop puissant pour que l’on touche à l’étiquetage, alors on préfère s’en prendre aux producteurs en tentant de les museler et de les empêcher de manifester.«
Souvenons-nous, le lourd tribut payé par les Bonnets Rouges…
Les analyses des syndicalistes montrent qu’ils craignent une répression policière amplifiée contre les manifestations. Si le maintien de l’ordre est évidemment une mission régalienne, la façon dont il est exercé évolue selon les interlocuteurs. L’histoire récente est d’ailleurs émaillée de plusieurs conflits opposant des manifestants à des forces de l’ordre avec des incidents à la clef. Les écologistes citeront bien sûr Sivens, les agriculteurs bretons qui étaient affublés d’un bonnet rouge n’oublient pas ce qu’ils ont subi non plus : deux blessés graves aux urgences « récupérés » de justesse, un troisième perdant carrément une main.
D’ailleurs, du côté de la direction de la Fnsea, on a compris les risques. Un communiqué publié mercredi soir incite à de nouvelles formes d’actions, chez les parlementaires, ou pour dénoncer l’étiquetage des produits dans les grandes surfaces.
Mais il faut faire la part des choses. Il existe toujours un juste milieu entre laisser s’instaurer la pagaille dans le pays et réprimer autoritairement et quasi militairement des manifestations. A l’heure actuelle, il semble que l’on choisisse de faire les deux à la fois, au lieu de n’accepter ni l’un ni l’autre. Quelle meilleure manière d’arrêter des manifestations que d’écouter les mécontents et de leur répondre ? De comprendre la portée de la crise, et d’essayer de lui trouver des réponses ? Cette solution, sans doute trop simple, n’est malheureusement pas choisie aujourd’hui. Mais alors, attention. Si dans les jours prochains un véritable drame éclate, les préfets et autres agents gouvernementaux auront beau communiquer sur « ces casseurs d’agriculteurs », il faudra tout de même qu’ils rendent, eux aussi, des comptes…
Ci-dessous, photo d’archive de la manifestation agricole à Paris, le 3 septembre dernier.
