En Ukraine – Le dérèglement du climat, le second ennemi des céréaliers

Selon Yvan Melnyk, fondateur d’une ferme de 4 500 ha à Buky en Ukraine et Oleksandr Pidlubniy, son directeur (à gauche), les aléas du climat impactent bien plus la conduite de leur exploitation que les conséquences de la guerre de leur pays face à la Russie. Ils maitrisent l’approvisionnement en intrants de leur entreprise agricole et la commercialisation de leurs productions. Mais pas les coûts des récoltes inachevées, les baisses de rendement et le calendrier de la remise en cultures de leurs parcelles.

Selon le Conseil international des céréales (CIC), la production de graines de tournesol serait en Ukraine de 11,8 millions de tonnes (Mt). Elle serait quelle que peu équivalente à l’an passé mais inférieure de 3-4 Mt aux campagnes précédentes.

Au mois de novembre dernier, le CIC anticipait une production de maïs de 31 Mt et des exportations de 25 Mt. Mais en ne révisant pas ses prévisions, le CIC était bien trop optimiste. Les récoltes sont loin d’être achevées et les pertes attendues n’ont pas été prises en compte.

Dans son dernier rapport paru le 10 décembre dernier, l’USDA n’estime plus qu’à 10 Mt la production de tournesol et à 29 Mt celle de maïs. Seules 23 Mt de grains seront alors exportées.

Mais quand on traverse l’Ukraine du sud au nord, on comprend ces révisions baissières. Dans de nombreux champs de tournesol, les pieds périssent. L’abondance des précipitations rendent les parcelles impraticables.

Au nord de Kiev, récolter est dangereux. Les drones et les missiles lancés depuis la Russie manquent leurs cibles et explosent dans les champs quand ils ne ciblent pas tout simplement les moissonneuses en action. Les parcelles sont aussi minées. Dans certaines fermes,  95% des parcelles n’ont pas pu être récoltées.

Au sud de l’Ukraine, à proximité d’Odessa, la sécheresse a de nouveau grillé les parcelles de tournesol. Les agriculteurs songent remplacer cette culture par des pois et du colza, récoltables avant la survenance de plus en plus fréquente des épisodes caniculaires estivaux.

Chaque année, Yvan Melnyk, fondateur d’une ferme de 4 500 ha à Buky, au centre du pays et Oleksandr Pidlubniy, son directeur, relatent les impacts du conflit sur la gestion de leur entreprise agricole.

L’été dernier, leur récolte de 100 ha de tournesol a été a été faite à temps. Les graines engrangées sont de très bonne qualité. Dans les champs, les rendements oscillent entre 25 à 35 quintaux par hectare, selon les caractéristiques pédologiques des parcelles récoltées et de leur capacité de rétention en eau.

Selon les exploitants, le taux d’humidité de graines de qualité est de 6% maximum et la teneur minimale en huile de 48 %. 

Le prix de base de la tonne de graines sortie ferme est actuellement 560 $ à 48% d’huile. Tout point supplémentaire est valorisé 80 $.

Aussi, les agriculteurs escomptent percevoir un bonus de 320 $ à 480 $ par tonne de graines puisque la teneur en huile de leur récolte varie de 52 % à 54 % selon les lots livrés. Et le prix de vente des graines sera compris entre 880 $ et 1040 $ la tonne.

La moitié du maïs sur pied

Quant au maïs, les cultures encore sur pieds dans de nombreuses régions témoignent là encore des difficultés pour récolter les épis. Or l’été dernier, la canicule s’était abattue sur la plupart de ces mêmes parcelles, réduisant parfois de moitié les rendements

A Buky, seuls 300 hectares sur les 600 ha plantés ont pu être récoltés. Et les rendements attendus n’excèderont pas 6- 8 tonnes par hectare en raison du manque d’eau et des fortes chaleurs estivales.

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A Buky, une des nombreuses parcelles de maïs inaccessible. Le 5 décembre dernier, la moitié des champs n’était pas encore récoltée.

Mais dans les quelques régions ukrainiennes relativement épargnées par la canicule et par les intempéries automnales, les rendements avoisinent 12 -15 tonnes par hectare.

Ailleurs, les parcelles qui ne sont pas moissonnées resteront en l’état jusqu’au gel. Et d’ici là, les agriculteurs au nord du pays espèrent qu’elles seront moins exposées aux lancées de missiles.

Quand les températures seront négatives et les sols gelés, les terrains supporteront alors le passage des moissonneuses et des remorques. Et l’air sec et froid aura entre temps permis une baisse de plusieurs points du taux d’humidité des grains. Car si des agriculteurs livrent actuellement du maïs avec à 24-26 % de taux d’humidité, ils sont seulement payés 130 dollars la tonne et non pas 200 dollars.

Mais dans les fermes où des betteraves sucrières sont cultivées, l’urgence est leur récolte. Plus les racines restent en terre, plus les pertes sont importantes.

En fait, l’agriculture ukrainienne et ses exploitations se sont organisées pour palier aux difficultés de la guerre. Les circuits de commercialisation ont été rétablis, la maintenance des matériels ne souffre plus du manque de pièces de rechanges et les banques soutiennent leurs chefs d’entreprises agricoles en proposant des prêts de campagne à des taux corrects.

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Oleksandr Pidlubniy et Yvan Melnyk devant une des moissoneuses batteuses de leur exploitation à Buky.

Les fermes sont aussi équipées pour palier les ruptures de courant électrique. Dans les étables, les laiteries sont reliées en permanence à des générateurs prêts à prendre le relais lorsque le réseau électrique tombe en panne.

L’équilibre financier des exploitations retrouvé permet à des banques d’accorder des prêts pour acquérir de nouveaux matériels. A Buky par exemple, les exploitants ont acquis trois tracteurs payés un million d’euros.

Pour autant, des problèmes demeurent. L’inflation fait augmenter les salaires et les fermages sont très élevés rapportés au prix des terres : 200 €/ha brut dans la région d’Uman alors que l’hectare se vend autour de 2500 – 3000 € l’hectare.

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Un des hangars où sont entreposés les engrais de l’exploitation

Les engrais sont plus chers à l’achat depuis que l’origine russe est boycottée. Mais ils sont de bien meilleure qualité et l’émergence de nouveaux pays producteurs d’engrais questionne. En effet, d’où provient le gaz employé pour produire ces fertilisants ?

Par ailleurs, l’acheminement des céréales par camions est de plus en plus compliqué car les compagnies de transport manquent de conducteurs. Ils sont de plus en plus réquisitionnés par l’armée.

Actuellement, les retards de récoltes rendent la situation gérable. Mais cet hiver, lorsque les champs de maïs seront récoltables, l’acheminement des grains vers les ports sera probablement très difficile. Il n’y aura pas assez de poids lourds disponible pour satisfaire tout le monde.

Dans les fermes, le manque de salariés pèse aussi sur la conduite des cultures même si l’état garantit le maintien d’au moins 50 % des effectifs. Mais remplacer plus des dizaines de salariés mobilisés est impossible.

Par ailleurs, certains employés sont tentés d’aller travailler dans d’autres entreprises où ils seront mieux payés, avec des horaires de travail « de bureau ».

Mais à regarder de plus près, ce qui n’est pas maitrisable et rend le déroulement des campagnes ardu, est le dérèglement du climat et son imprévisibilité.

Les pertes de rendement sont des pertes économiques accentuées ces temps-ci par la faiblesse des cours. Or les agriculteurs ont besoin de fonds propres pour investir et s’équiper afin de rendre leur exploitation moins vulnérable.

Par ailleurs, le gouvernement impose des contraintes et des normes de production pour rendre l’agriculture ukrainienne plus durable et surtout « pac-compatible ».

Commentaires de l'article

2 commentaires

  1. Je suis intéressé de connaître quelles sont les contraintes exactement ?
    Quel en est le suivi et les contrôles ? Par qui ? Quels sont les éventuelles sanctions ?

    • Bonjour,
      Voici quelques observations faites par les agriculteurs rencontrés.
      Le dérèglement du climat modifie l’organisation des entreprises agricoles et le calendrier des cultures.
      Dans le sud, la culture de maïs sera, par exemple, remplacée par des céréales d’hiver et du colza murs car les périodes de sécheresse sont trop fréquentes.
      Dans le centre du pays, des automnes pluvieux rendent les récoltes de maïs compliquées: taux d’humidité des grains élevés et terrains impraticables.
      Des parcelles de tournesol n’ont pas été récoltées et pourrissent après avoir subi un été caniculaire.
      Une partie du maïs est récoltée quand les températures glaciales seront de retour.
      L’excès de pluies retardent les emblavements d’automne et les rendent même impossibles.
      Si vous voulez d’autres informations, contactez-moi

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