Au Brésil, transition agro-écologique en marche ….dans les centres de recherche

Le pays n’échappera pas à la transition agro-écologique de ses systèmes agricoles s’il ambitionne de rester un exportateur majeur de viandes, de maïs et de soja. Selon Décio Karam, chercheur à l’Embrapa, une entreprise d’État brésilienne spécialisée dans l’agronomie, le Brésil pays repense la protection des cultures. Mais les agriculteurs ne peuvent seuls prendre en charges les risques qu’impose une telle transition. Cette dernière impose en effet d’agir collectivement.

« Protéger les cultures n’est pas une option, c’est une obligation pour garantir une production alimentaire sûre et durable, abordable pour tous, contribuant à la performance économique des agriculteurs et de tous les acteurs des chaînes d’approvisionnement », ont affirmé Christian Huyghe, président du conseil scientifique de Farm, la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde, et Décio Karam, chercheur à l’Embrapa, entreprise d’État brésilienne spécialisée dans l’agronomie.

Décio Karam participait le 17 février dernier à la conférence annuelle de Farm, , intitulée « Repenser la protection des cultures : agir collectivement pour le vivant ».

L’Institut brésilien de recherche agricole (Embrapa) est une entreprise publique rattachée au ministère de l’Agriculture et de l’Élevage (Mapa). Créée en 1973, elle a pour mission de développer les fondements technologiques d’un modèle agricole et d’élevage véritablement tropical. Elle doit relever le défi constant de garantir la sécurité alimentaire du Brésil et une place de choix sur le marché international des produits alimentaires, des fibres et de l’énergie

Une transition incontournable

Aussi puissant soit-il, le Brésil n’échappera pas à la transition agro-écologique et durable de ses systèmes agricoles. Et celle-ci portera sur plus de 50 milliards d’hectares alors que près de 70 % des sols des pâtures sont dégradés.

Une part croissante de la population brésilienne prend conscience que les pratiques agricoles des agriculteurs sont nuisibles pour leur santé et pour leur environnement. Et en même temps, ces agriculteurs ne sont qu’un des maillons de la chaine alimentaire.

Lors de son intervention durant la conférence organisée par Farm, Décio Karam a distillé une partie des résultats des recherches menées par Embrapa (8 000 salariés, 2 000 chercheurs) pour rendre les pratiques agricoles et d’élevage écologiquement intensives et pour réduire, à la portion congrue, l’utilisation des produits de protection des plantes.

Mais ses travaux ne visent en aucun à remettre en question la vocation exportatrice du Brésil.

Une grande partie du maïs cultivé dans le pays succède aux plantations de soja. Aussi, pour limiter l’exposition de la céréale aux fortes chaleurs australes, le chercheur suggère l’implantation de la céréale 20 jours avant la récolte de la légumineuse.

Les semences seraient alors enterrées au pied de la plante et une fois la moisson effectuée, la couverture du sol permise par les pieds de maïs en pleine croissance, réduirait la pousse d’adventices et par conséquent l’emploi d’herbicides.

Enfin, la céréale bénéficie de l’azote capté dans le sol disponible sous forme de nitrates et d’oxydes nitriques pour se développer.
Dans les régions du sud du Brésil, le programme « 365 jours de couverture des sols » vise à alterner cultures et pâtures. La biodiversité créée réduirait considérablement l’usage d’herbicides mais aussi l’emploi de produits de protection des plantes.

Dans les régions sub-tropicales, l’Embrapa suggère de convertir les systèmes de grandes cultures étendus sur des parcelles de plusieurs dizaines d’hectares à l’agroforesterie, en combinant cultures, pâtures et forêts.

Vaincre la frilosité au changement

La culture de soja serait alors associée à du Bracharia, une herbacée vivace destinée à être pâturée. Et une fois l’oléo-protéagineuse récoltée, le maïs serait alors implanté et cultivé sans traitement.  

Lors de son intervention durant la conférence de Farm, Décio Karam aurait pu multiplier les exemples de systèmes en mesure de rendre l’agriculture brésilienne vertueuse. Mais sur le terrain, « les agriculteurs sont frileux au changement, ils ne veulent pas supporter seuls les risques de faire évoluer leurs pratiques commerciales, affirme le chercheur. Or les consommateurs sont de plus en plus nombreux à vouloir manger sain ».  

La frilosité au changement est perceptible aussi bien en France qu’au Brésil. « Or la santé des cultures est un pilier essentiel de la souveraineté de la planète mais aussi de la santé des hommes », a ajouté Christian Huyghe.

«En fait, la protection des cultures est l’affaire de tous, un bien commun à sauvegarder pour la société », a souligné Pascal Lheureux, agriculteur et président de la Fondation FARM.

Aussi, les transformations imposées par la transition agro-écologique requièrent un haut niveau de coopération et de coordination entre l’ensemble des acteurs des systèmes alimentaires. 

Rémunérer le risque

« L’existence seule de solutions techniques –pour réduire la dépendance aux produits de protection des cultures- est une condition essentielle mais insuffisante, a souligné Clément Rigal, secrétaire général du consortium Ecoffee. Il faut que les producteurs aient accès à ces solutions (formation, conseil) et que les conditions de marchés permettant de rémunérer leur adoption. C’est donc tout un écosystème qui doit s’organiser : assurances, banques, acteurs de la formation, entreprises de l’aval, etc pour rendre possible l’adoption de ces pratiques de protection durable des cultures ».

 « Les cadres réglementaires peuvent devenir des moteurs de changement, à condition d’être articulés avec des mesures d’accompagnement adaptées et une vision partagée de la transition. », a expliqué Absa Mbodj, responsable de la gestion des ressources naturelles à l’Enda Pronat au Sénégal.

« Mais il convient aussi de s’interroger sur les conditions des transitions en termes de coûts, de compensation du risque, de leviers politiques ou de verrous socio-techniques, a-t-il-ajouté. La responsabilité partagée entre tous les acteurs des filières est un passage obligé mais trop souvent un impensé dans les filières ».

Légende photo: A gauche, Décio Karam, chercheur à l’Embrapa, entreprise d’État brésilienne spécialisée dans l’agronomie. A droite de profil, Christian Huyghe, président du conseil scientifique de Farm, la Fondation pour l’agriculture et la ruralité dans le monde (@Terre Nourricière).