L’AGPM n’imagine pas l’intégration de l’Ukraine dans l’Union européenne sans un alignement des normes de production, et du maïs en particulier, sur celles imposées par la Commission européenne. L’association compte sur le gouvernement français pour mener une politique de reconquête de souveraineté agricole et agroalimentaire. La France a beaucoup à perdre si l’intégration de l’Ukraine à l’UE est mal préparée.
L’Union européenne (UE) s’apprête à produire 275 millions de tonnes (Mt) de céréales durant la campagne 2026-2027, à en exporter 43,5 Mt et à en importer 27,3 Mt. Ses exportations équivalent à 1/6ème de ses récoltes.
En Ukraine, les chiffres sont les suivants : une production de 64,4 Mt, des exportations 43 Mt et des importations réduites à peau de chagrin. Autrement dit, le pays exporte les deux tiers de ses récoltes. Il est un des sept pays exportateurs majeurs de grains de la planète.
Le panier de céréales exportées par chacune de ces deux puissances agricoles diffère par leur contenu. En 2026-2027, l’UE exportera 32 Mt de blé, 10 Mt d’orges mais elle importera 20 Mt de maïs. Alors que l’Ukraine expédiera 16 Mt de blé, 1,5Mt d’orges et 25 Mt de maïs.
Les agriculteurs ukrainiens commercent aussi les deux tiers de leurs productions de colza (3,7Mt) et de soja (5,7 Mt). Une grande partie des 14,7 Mt de graines de tournesol est aussi vendue à des pays tiers sous forme d’huile et de tourteaux.
Sur le papier, les deux puissances agricoles se complètent même si elles se livrent à une âpre concurrence sur certains marchés, le continent africain notamment. Mais la réalité, la situation est toute autre.
Les préliminaires de l’intégration
Le 14 décembre 2023, les vingt-sept Etats membres de l’UE ont donné leur feu vert à l’ouverture des négociations d’adhésion de l’Ukraine.
Après plus de quatre ans de guerre, l’Ukraine amputée de 20 % de son territoire ne semble pas avoir perdu de sa superbe. Même affaiblie, elle constitue une réelle menace pour l’agriculture européenne et surtout pour la maïsculture française, avant même d’avoir acquis le statut d’Etat associé en 2030 et de se préparer à devenir le 28ème membre de l’UE en 2030.
Or le Conseil européen présidé par l’Irlande depuis le 1er janvier dernier, va entamer les discussions sur le nouveau cadre financier pluriannuel 2028-2034. Il doit réserver des crédits pour accompagner l’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne.
Prenant acte de la situation, l’AGPM, l’Assemblée générale des producteurs de maïs (AGPM), une des sections spécialisées de la FNSEA, rend public une étude prospective sur l’Ukraine et ses ambitions agricoles et agroalimentaires.
Selon l’association spécialisée, le pays constitue une menace pour la cohésion de l’Union européenne. C’est « une “nouvelle France” agricole aux portes de l’UE », prévient l’association spécialisée. Cette dernière n’imagine pas le pays retrouver ses frontières d’avant 2014 si le conflit avec la Russie s’achève. Mais l’Ukraine soutenue par l’UE pour reconstruire son économie profiterait de ce rapprochement économique pour accroître et intensifier ses productions végétales, et de maïs en particulier.
Exploiter le potentiel de production
« La production ukrainienne de maïs approchera les 40 Mt (comme en 2021), soit près de la moitié de la production européenne, révèle l’étude réalisée par l’AGPM. Parallèlement, l’Ukraine ambitionne de transformer jusqu’à 40 % de sa production sur son territoire contre 20% jusque-là : cette montée en puissance industrielle aurait alors pour conséquence de faire émerger un concurrent direct sur des segments stratégiques pour l’Europe, tels que l’amidonnerie, les semences ou encore la production de volaille, avec des conséquences immédiates pour la France et les débouchés de notre filière ».
Pour le seul secteur des volailles, l’Ukraine multiplierait par 2,5 sa production horizon 2030 et par 5 ses capacités de production, soutient l’AGPM. La viande ukrainienne concurrencerait alors la française : jusqu’à 85 % des poulets consommés seraient alors importées (d’Ukraine notamment
Les projections de l’étude présentée par l’association spécialisée sont sans appel: l’Hexagone devrait renoncer à une partie de sa production de maïs pour équilibrer ses campagnes céréalières. L’enjeu, ne pas avoir 3 Mt de grains invendues en stocks.
Or la production européenne de la céréale décline déjà depuis une vingtaine d’années car la superficie cultivée est inférieure d’1,8 million d’hectares (Mha) et ses rendements stagnent autour de 7 tonnes par hectares.
Entre temps, l’Ukraine a non seulement multiplié par trois ses surfaces et par six sa production mais elle ambitionne d’augmenter d’1 Mha sa superficie et sa production de 10 Mt.
Ses coûts de production (97 €/t source AGPM) imbattables, sont inférieurs de moitié à ceux en vigueur en UE (209 €/t) et près d’un tiers aux français (261 €/t), affirme l’AGPM.
Les exploitations de 2-4 000 hectares sont courantes en Ukraine. Certaines agro-holdings ukrainiennes peuvent atteindre jusqu’à plus de 500 000 hectares soit la taille d’un département français.
Mais elles emploient toutes une main d’œuvre proportionnellement plus importante qu’en France rapportée à leur superficie. Les entreprises font à la fois leur comptabilité, gèrent la maintenance de leurs matériels et commercialisent leurs grains.
Elles ont leur propre restaurant pour les salariés, où les produits servis sont en très grande partie cultivés sur l’exploitation par des ouvriers employés à cette fin.
Poste par poste, l’étude de l’AGPM alerte sur les distorsions de concurrence auxquels les maïsculteurs européens et français seront confrontés si l’Ukraine ne calle pas sa réglementation à celle d’e l’UE.
Par ailleurs, dans l’état actuel de la réglementation en vigueur en Ukraine, 47 % des substances actives utilisées pour traiter le maïs dans les champs ukrainiens ne sont pas autorisées en UE et même 62 % en France.
« Le soutien à l’Ukraine ne peut pas reposer sur les épaules des seuls agriculteurs et se traduire par un abandon des producteurs français et européens. L’Europe doit impérativement prendre conscience de l’impact sur les filières agricoles », affirme la section spécialisée.
Les revendications de l’AGPM
Dans la perspective d’une adhésion de l’Ukraine, l’association souhaite que l’Union européenne prenne un certain nombre de mesures pour protéger son marché intérieur :
- La réciprocité non-négociable des normes : mêmes standards et contrôles effectifs sur place et à l’entrée de nos frontières
- Un mécanisme de droits de douane qui fonctionnent ;
- Une maîtrise des importations face à la concurrence déloyale en cas de déstabilisation du marché, comme ce qui a été mis en place en Pologne, Hongrie, Slovaquie pour se protéger des actuels flux d’importations ukrainiennes de maïs notamment ;
- Des mesures de sauvegarde adaptées aux marchés agricoles et mobilisables dans l’urgence.
L’AGPM « réclame depuis 2024, l’activation d’une protection face aux importations ukrainiennes de maïs semence qui ont été multipliées par 2000 en 4 ans ».
Attractivité de l’agriculture
Mais d’ici 2030, la conjoncture géopolitique pourrait complètement modifier la donne en transformant des contraintes en opportunités.
Il y a plus de quarante ans, l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne avait suscité de nombreuses oppositions et contestation. En France, les productions de raisins, de fruits et de légumes en France ont été concurrencées par des importations espagnoles massives. Certaines filières se sont effondrées, d’autres se sont organisées. Mais dans le secteur laitier, les adhésions de l’Espagne et du Portugal ont été une opportunité. Elles ont limité la baisse des quotas laitiers imposée en 1984 car les nouveaux Etats membres se sont mis à consommer des yaourts et des fromages en grande quantités.
Par ailleurs, la montée en puissance de l’agriculture ukrainienne exige une main d’œuvre abondante et qualifiée. Les directeurs de ferme sont parfois des diplômés d’école de commerce qui apprécient la dimension business des grandes exploitations. Mais en Ukraine, l’agriculture en tant que telle, n’est pas un secteur plus attractif que dans les autres pays environnants. Elle manque de bras, fait appel à des travailleurs étrangers pour atténuer la crise de l’emploi, et en même temps, n’est pas directeur d’exploitation qui veut. Un niveau de connaissances et de compétences en agronomie est exigé.
Parfois un jeune diplômé universitaire s’associe avec son père, agronome de formation et ancien directeur d’un kolkhoze, pour justifier la compétence agricole requise et devenir ainsi directeur de la ferme qu’il reprend.
Par ailleurs, les ouvriers agricoles mobilisés depuis des années, souhaiteront ils seulement reprendre leur poste qu’ils avaient avant d’avoir été contraints de partir se battre ? Et combien sont morts ou handicapés à vie ? La guerre transforme l’Ukraine et ses Ukrainiens.