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Pourquoi n'y a-t-il pas d'agriculteurs parmi les porte-paroles des Gilets jaunes ? WikiAgri en propose trois !

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Parmi tous les porte-paroles identifiés du mouvement des Gilets jaunes, il n’y a pas le moindre agriculteur, alors qu’un tiers de la profession a un revenu inférieur à 350 € par mois selon les statistiques officielles. Voici quel pourrait être le profil d’un représentant du mouvement qui soit au courant des problématiques agricoles, avec trois exemples précis d’hommes qui pourraient tenir ce rôle.

Vous le savez, ça a été dit et redit, le mouvement des Gilets jaunes est caractérisé par le fait qu’il n’est pas particulièrement structuré. En refusant à la base la participation des partis politiques et des syndicats, il s’est démarqué d’emblée de tout ce qui est connu (lire l’analyse de Bertrand Valiorgue et Thomas Roulet sur le sujet). De fait, les agriculteurs, davantage habitués à suivre des mots d’ordre syndicaux, ne sont pas apparus sur le devant de la scène, et en particulier pas parmi les quelques Gilets jaunes identifiés comme des porte-paroles, réels ou potentiels, du mouvement. Même si, on le sait, il y a certainement beaucoup d’agriculteurs qui ont manifesté. Seulement exit les oriflammes aux couleurs syndicales, donc méconnaissables, à moins de venir en tracteur...

Quel serait le profil idéal d’un agriculteur qui deviendrait porte-parole des Gilets jaunes ?

Concernant les agriculteurs, quel serait le profil de l’homme ou la femme idéal(e) pour, non pas représenter la profession tel un délégué syndical (de cela les Gilets jaunes ne veulent pas), mais pour intégrer l’équipe des porte-paroles du mouvement en étant capable d’exposer clairement les problématiques agricoles, parfois très techniques ? Si Eddy Fougier, politologue connu des lecteurs de WikiAgri, a récemment émis l’hypothèse sur Les Echos de la constitution de « salopettes vertes », il semble plus simple d'intégrer le mouvement des Gilets jaunes plutôt que d'en former un parallèle. L'agriculteur en question devrait répondre à plusieurs critères. 1. Etre capable de représenter le mouvement autrement qu’en tant que corporatiste (ne pas parler uniquement d’agriculture si vous préférez, le mouvement allant très largement au-delà), donc en ayant une expérience de contact avec le monde rural qui l’entoure ; 2. Avoir participé à titre personnel aux manifestations des Gilets jaunes (en se reconnaissant donc dans les grands axes revendicatifs tel qu’un retour du pouvoir d’achat) ; 3. Etre capable d’argumenter sur le plan environnemental et être source de proposition pour que la transition écologique avance, y compris sans les taxes (puisqu’il faudra bien un jour discuter avec le gouvernement sur ce point) ; 4. Enfin, évidemment, être capable d’endosser une position de leadership partagé à plusieurs, tous venus d’horizons très différents, dont la volonté commune devra toutefois transparaitre.

Qui pourrait répondre à ce profil ? WikiAgri cite trois noms !

Sachant qu’il ne peut s’agir d’un des principaux leaders syndicaux (pas de récupération, on l’a dit), qui pourrait répondre à ce profil ? Je vous cite trois noms. Les trois agriculteurs en questions sont tous syndiqués (à des enseignes différentes), mais pour deux d’entre eux sans responsabilités internes, quant au troisième, vous le verrez, on peut le ranger dans une case « cas particulier » qui rend sa candidature digne d’intérêt malgré ses responsabilités assumées.

Dominique Pipet. Eleveur à Charroux dans le sud de la Vienne. Il est syndiqué à la Coordination rurale « parce que c’est le syndicat le plus proche de mes idées, mais je ne suis pas d’accord avec tout pour autant, et d’ailleurs j’y suis considéré comme un électron libre ». Ces dernières années, il s’est singularisé par plusieurs actions pour le moins originales et qui montrent combien il ressent au fond de lui-même le malaise paysan. L’Arc de Triomphe à Paris, par exemple, il connait. Et pas pour y avoir commis des exactions. Avec deux collègues, il y a déposé, en février 2016, une gerbe pour dénoncer « le génocide paysan » que constitue le suicide agricole. Régulièrement il rédige des lettres ouvertes aux Présidents de la République qui se succèdent, pour les alerter sur les conditions de vie des paysans, de plus en plus laborieuses.

Le 25 septembre dernier, sur son compte Facebook, il publie un courrier qu’il a envoyé à Emmanuel Macron. Entre autres, on peut y lire quelques phrases prémonitoires : « Monsieur le Président, (...) je vous souhaite de décrypter à temps le râle des citoyens qui créent de la richesse pour le pays en transpirant. La France rurale est aujourd’hui sur une poudrière... (...) » Concernant l’environnement dont il est forcément question en marge du mouvement des Gilets jaunes, il ne comprend pas « que l’on fasse tout pour tuer l’élevage français, notamment avec des accords de libre-échange qui favorisent l’entrée concurrentielle en France de viande produite dans des élevages intensifs installés sur l’ancienne forêt amazonienne ». Très récemment, il a accompagné sur plusieurs étapes Patrick Maurin lors de sa marche citoyenne pour dénoncer le suicide agricole, et s’est également rendu à la journée d’hommage aux familles endeuillée organisée par Jacques Jeffredo. L’homme a des idées, un look révolutionnaire avec la fourche en bois dont il s’affuble désormais régulièrement... Tout pour devenir un Gilet jaune en chef !

Ci-dessous, Dominique Pipet lors de la manifestation de soutien aux familles endeuillées par le suicide agricole, à Sainte-Anne d'Auray, en octobre 2018.
 

Christophe Bitauld. Agriculteur en Ille-et-Vilaine, Christophe Bitauld est membre de la Confédération paysanne, mais lui aussi y fait figure de personnage à part entière. Il a mené un combat (repris ici dans un article du Parisien) contre sa propre banque qu’il a accusée d’avoir abusé de lui. Vu le nombre d’entrepreneurs ruraux surpris par leurs banques, mais n’osant pas trop en parler de crainte de représailles sonnantes et trébuchantes, rien que cet aspect lui confère un profil digne d’intérêt. Il s’estime par ailleurs militant de l’agriculture mais aussi de l’environnement. Il compte d’ailleurs participer à la marche pour le climat à Rennes samedi prochain... Nanti d’un Gilet jaune ! Il se dit ainsi « très impliqué dans le Pacte Finance Climat », estimant que « la transition écologique est une chance pour l’agriculture », si l’on soutient les projets de méthanisation, de photovoltaïque... « Mais c’est aux banques de les financer, pas aux citoyens qui prennent leur voiture pour aller travailler ». Ajoutant : « Avant de demander quoi que ce soit aux particuliers, peut-être faudrait-il taxer Engie qui défiscalise 27 milliards au Luxembourg... », citant un article du Point daté de 2016, en précisant que « l’Etat détient 31 % du capital d’Engie ». Il ne comprend pas non que le bio, qui va dans le sens de l’environnement, ne soit pas plus soutenu, « avec des retards de paiements des aides jamais compensés ».

Ainsi, selon lui, pouvoir d’achat et environnement ne sont pas incompatibles. Lors des manifestations de blocages des Gilets jaunes auxquelles il a participé, il a ainsi posé un panneau sur son tracteur où l’on pouvait lire : « Hey Manu, commence par taxer le fuel des cargos convoyeurs du soja OGM ».

Ci-dessous, Christophe Bitauld avec le tracteur qu'il a emmené sur les manifestations des Gilets jaunes.
 

Thierry Merret. Ce maraicher est membre de la Fnsea, et y occupe même des responsabilités, puisque président départemental pour le Finistère et siégeant au conseil national. Pour autant, malgré cette « anomalie » par rapport aux souhaits des Gilets jaunes, son profil est également très intéressant car sur son CV figure aussi : co-créateur du mouvement des Bonnets Rouges. Il a l’expérience d’un mouvement pluridisciplinaire revendiquant contre les taxes énergétiques (souvenez-vous des portiques de l’écotaxe...), et finissant par obtenir le renvoi aux calendes de différentes mesures prévues par le gouvernement d’alors. « Si je devais revendiquer quelque chose aujourd’hui, prévient Thierry Merret, ce serait aussi en direction d’autres professions, car toute la ruralité est touchée. Par exemple, je sais que toutes les petites entreprises de BTP prennent de plein fouet la fiscalité sur le carburant. Le BTP n’a pas réussi à obtenir un carburant reconnu « professionnel » comme nous, les agriculteurs, d’où des boites qui sont au bord de la rupture avec une trop forte différence dans les coûts. »

Au tout début du mouvement des Gilets jaunes, Thierry Merret s’était positionné en faveur « d’une demande claire » et « d’interlocuteurs clairement identifiés » (lire ici), précisant que lui personnellement n’était « candidat à rien ». Pour autant, l’expérience ça a du bon. Savoir encadrer des manifestations, discuter des citoyens d’horizons multiples, entretenir des pauses au cours des actions, et même, aussi, parlementer avec les forces de l’ordre, ce n’est pas forcément donné à tout le monde. Même s’il est en apparence moins engagé cette fois-ci, Thierry Merret mérite de fait une mention en raison de son expérience « Bonnets rouges ».

Ci-dessous, cette photo de Thierry Merret a été prise pendant le salon de l'agriculture 2014. A l'époque, il portait un bonnet rouge...
 

Un agriculteur a l’expérience de l’intégration des demandes environnementales dans son activité

Voici donc trois profils d’agriculteurs, différents, mais tous trois militants dans l’âme et capables chacun d’endosser des responsabilités au sein d’un mouvement national. L’avenir du mouvement semble se dessiner au fur et à mesure des événements, sans être encore véritablement tracé. Et pourquoi pas intégrer un agriculteur dans le dispositif ? Outre le fait qu’il sait manifester (dans les limites acceptables, en parlementant...), l’agriculteur a aussi pour lui, par rapport au fond du débat actuel, d’avoir déjà intégré des demandes environnementales dans son activité. Il sait déjà ce qu’il est possible d’accepter dans le domaine, et ce qu’il ne parvient plus à suivre en termes de mises aux normes trop souvent renouvelées. Je vous en ai proposé trois, évidemment, il en existe d’autres...


Notre photo d'illustration ci-dessous est du compte Facebook de Dominique Pipet. (où il est de dos parmi les Gilets jaunes sur un barrage).

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Auteur : Jeandey Antoine
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Journaliste professionnel depuis 1987. Collaborations multiples et variées dans la presse agricole. J'ai été rédacteur en chef de JA Mag (mensuel du syndicat...

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