La Russie anéantit l’agriculture ukrainienne

Le conflit engagé par la Russie en Ukraine n’est pas seulement militaire, il est aussi économique et agricole. Depuis près de dix-huit mois, l’armée russe détruit des pans entiers de l’agriculture ukrainienne, aussi bien ses moyens de production que ces circuits de commercialisation. La facture s’élève déjà à plusieurs dizaines de milliards d’euros. Déminer les huit millions d’hectares de terre impropres à la culture prendra plus de 30 ans.

L’Ukraine est partie pour récolter 54 millions de tonnes (Mt) de céréales cet été, soit 6 Mt de plus que ce qu’avait estimé le Conseil international des céréales (CIC) le mois passé. Le pays pourrait exporter 31,5 Mt de grains. Dans les sud du pays, les importantes précipitations printanières compenseraient en partie l’absence d’irrigations dans la région du barrage de Kakhovka. Mais si l’été est caniculaire, le sud et le centre de l’Ukraine deviendra un désert!

Depuis quelques mois, les conditions de cultures sont en effet très favorables au développement des céréales d’hiver.

Sans la guerre, la nouvelle campagne céréalière 2023-2024 aurait au moins aussi bonne que celle de 2021. Cette année-là, 87 millions de tonnes (Mt) de grains avaient été récoltées.

Mais l’Ukraine entame sa deuxième campagne céréalière en partie sous occupation russe, amputée d’une grande partie de ses moyens de production.

30 ans pour remettre en état 250 000 kms

Selon le CIC, sa production de blé serait de 22,5 Mt et celle d’orges, de 6,2 Mt. Et en ce début du mois de juillet, la récolte de maïs est d’ores et déjà estimée à 24 Mt, soit 18 Mt de moins qu’en 2021.

Dans une interview publiée sur le site Ukragroconsult.ua, Andriy Dykun, le président du principal syndicat agricole ukranien  Ukrainian Agri Council (UAC) dresse le bilan du conflit qui s’est abattu sur son pays depuis dix-huit mois.

« La Russie tente d’écarter l’Ukraine des marchés des céréales par tous les moyens, affirme Andriy Dykun. Notre pays est devenu un champ de mines de 8 millions d’hectares sur un territoire amputé de 250 000 km2. Il faudra 30 ans pour le remettre en état ».

Les roquettes et les obus qui tombent sur les champs rendent leur culture impossible. Ils polluent les terres et les incendies détruisent les récoltes.

La destruction du barrage de Kakhovka démontre une nouvelle fois la stratégie d’anéantissement dans laquelle s’est lancée la Russie depuis qu’elle est entrée en conflit avec l’Ukraine. 

Sur les territoires qui ne sont plus irrigués par le barrage, jusqu’à deux millions de tonnes céréales, de légumes et de fruits ne seront plus produites.

En aval, les terres qui ont été inondées (1,5 million d’hectares) seront inexploitables pendant cinq ans. Le manque à gagner est de 10 milliards de dollars.

A l’échelle du pays, le président d’UAC estime les dégâts sur l’environnement causés par le conflit à 60 milliards de dollars.

En fait, « la Russie a décidé de ruiner l’agriculture ukrainienne dès qu’elle a annexé le Donbass et de la Crimée en 2014, a déclaré Andriy Dykun. Elle sait que ce secteur représente une part importante du Produit intérieur brut du pays et qu’à l’export, elle est source de devises importantes ».

Ports bloqués pendant six mois

En minant les terres pour empêcher l’Ukraine de reconquérir les terres perdues, la Russie a réduit le potentiel de production du pays, en bombardant les ports, elle a paralysé le trafic maritime ukrainien pendant plusieurs mois et sur les terrains conquis, elle pille les récoltes.

« Pendant six mois, nous n’avons pas pu utiliser les ports maritimes pour exporter des produits agricoles, explique Andriy Dykun. Mais durant la dernière campagne 2022-2023, la Russie a doublé ses exportations de céréales, elle a pénétré de nouveaux marchés et elle a renforcé son emprise. L’Égypte achète désormais principalement des céréales russes. L’Inde est passée de l’huile de tournesol ukrainienne à l’huile russe ».

Tous les agriculteurs ukrainiens sont impactés par la guerre, qu’ils exploitent des zones occupées, bombardées ou pas. Les faibles prix auxquels leurs récoltes leur sont achetées et les coûts de transports qu’ils doivent payer pour acheminer les grains par voie ferroviaire ou fluvial ont ruiné les céréaliers.

Depuis que l’accord sur le corridor a été conclu, la Russie menace régulièrement de s’en retirer. Mais elle n’est jamais passé à l’acte car elle tire au moins autant profits de ce corridor que l’Ukraine.

Comme il sécurise la région, il facilite ses expéditions de céréales depuis ses propres ports de la Mer Noire. Mais la Russie bloque régulièrement les navires ukrainiens chargés de grains dans les ports turcs alors qu’ils doivent être exportés en Afrique où ils sont attendus.

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Bilan de la campagne 2022-2023

En 2022-2023, la récolte céréalière de l’Ukraine a chuté de 40 % (ou encore de 32 M), celle de légumes de 25 % (2,4 Mt dont la moitié de tomates) et celle des fruits de 10 %.

Mais la culture de la pomme de terre, qui est concentrée dans d’autres régions, n’a pratiquement pas été affectée.

Dans les régions de Zaporizhzhia, de Donetsk et de Louhansk, plus des trois quarts de la production de céréales a été perdue.

Le maïs reste le principal produit d’exportation en Ukraine. Pour la saison 2022/23 (septembre 2022-22 juin 2023), 25,9 Mt ont été expédiées vers les marchés étrangers. La Chine est le plus gros importateur ukrainien de maïs. Cependant, en raison des incertitudes liées aux accords sur les céréales, les pays européens sont la principale destination des expéditions de maïs.

La Turquie reste le principal acheteur de blé ukrainien, suivie de la Roumanie.

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