La force du collectif fait couler l’huile

Depuis 2012, sur la commune de Mugron au cœur des Landes, la Cuma Adour Protéoil presse les graines de tournesol et de colza de ses adhérents pour produire de l’huile et des tourteaux. Pour aller jusqu’au bout de la démarche, les agriculteurs ont créé une société commerciale destinée à vendre leurs productions.

La Cuma Adour Protéoil produit de l’huile sans raffinage. ©DR

C’est entre Dax et Mont-de-Marsan, au pays du rugby et du maïs, que Benoît Cabannes exploite 130 ha de cultures et élève chaque année 9 000 canards à foie gras, qu’il vend en circuit court. Depuis qu’il est installé, le producteur du Sud-Ouest a un rêve un peu fou : il voudrait atteindre l’autonomie sur sa ferme pour nourrir ses canards. Alors en 2010, avec une poignée de collègues, éleveurs de bovins, porcins et volailles, il essaie de presser du tournesol sur un outil mobile pour récupérer les tourteaux. « Ici, il n’y avait que de la monoculture de maïs. Nous nous sommes dit que nous pourrions essayer d’intégrer du tournesol dans la rotation », se souvient Benoît Cabannes. Si l’expérience s’avère peu concluante, elle donnera les germes d’un projet bien plus conséquent : la Cuma Adour Protéoil. 

Presser du tournesol en collectif

Née en 2012, cette Cuma regroupe aujourd’hui une centaine d’adhérents. Chaque année lors de la récolte du colza et du tournesol, ils apportent leurs graines sur le site de Mugron où sont installés les silos et l’outil de transformation. Ici, une première presse montée en 2012, et une seconde arrivée en 2023, pressent chaque année entre 2 000 et 3 000 t de grains selon le concept du pressage à froid, soit l’équivalent d’un million de litres d’huile. Dans la pratique, le fonctionnement est très simple. Il s’agit d’une vis sans fin qui écrase le colza et le tournesol contre les parois qui l’entourent. L’huile est alors récupérée, filtrée, puis clarifiée dans une cuve spécifique et les tourteaux sortent par un élévateur, prêts à être récupérés par les producteurs ayant apporté le grain quelques mois plus tôt.

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Un projet vertueux en tout point

  • Autonomie protéique des élevages 
  • Allongement des rotations en monoculture de maïs 
  • Outil de transformation indépendant et à taille humaine 
  • Transparence sur la formation des prix 
  • Relocalisation de la production d’huile 

Le rêve de l’autonomie devenu réalité

Et Benoît Cabannes dans tout ça ? Eh bien, il a atteint son objectif. Sur sa ferme, il fabrique l’alimentation de ses canards avec son maïs, son blé et les tourteaux issus de ses graines de tournesol. « Je produis aussi du soja que je toaste dans une autre Cuma », précise celui qui croit plus que jamais en la force du collectif. À ce titre, il assure la présidence d’Adour Protéoil depuis la création de la Cuma en 2012. « Dans le contexte de prix actuel des productions végétales, c’est un vrai avantage de fabriquer l’aliment à la ferme. Je crée ma propre valeur en alimentant les canards, plutôt que de vendre mes cultures sur des marchés couvrant à peine les coûts de production », estime-t-il. L’éleveur aquitain reconnaît pourtant que les adhérents de la Cuma ne sont pas nombreux à avoir franchi le pas de la fabrication à la ferme de l’aliment. Ce qui était pourtant l’objectif initial du projet. « Certains sont uniquement céréaliers et d’autres peuvent avoir de l’appréhension face à la charge de travail. Mais avec un peu d’organisation, ça se passe très bien », constate-t-il. Comme elle le fait pour l’huile, Oléandes, la structure commerciale adossée à la Cuma, peut alors prendre en charge la commercialisation des tourteaux. 

Julien Saint-Palais, directeur d’Oléandes qui assure la commercialisation de la production de la Cuma, présidée par Benoît Cabannes (à droite).
Julien Saint-Palais, directeur d’Oléandes qui assure la commercialisation de la production de la Cuma, présidée par Benoît Cabannes (à droite). ©DR

Une huile pressée à froid

Si l’huile de tournesol et de colza de la Cuma Adour Protéoil est reconnue pour sa qualité, c’est grâce au procédé de pressage à froid. Le choix a été fait de ne pas réaliser de raffinage. Cette étape, mise en œuvre sur les grands sites industriels, consiste à monter l’huile en température pour en éliminer les impuretés. « Mais la chaleur détruit également certaines vitamines et oméga », souligne Julien Saint-Palais, directeur d’Oélandes. Par ailleurs, le raffinage est actuellement mis en cause pour l’utilisation d’un solvant chimique, l’hexane, dont des résidus ont été retrouvés dans des huiles alimentaires. 

Dupliquer le modèle pour le blé

Jamais à court d’idées, Benoît Cabannes s’est récemment investi dans un projet de Cuma avec une vingtaine d’agriculteurs pour développer un moulin. « Ma fille qui est en phase de rejoindre l’exploitation familiale a monté un atelier de pâtes pour une commercialisation auprès des particuliers et des collectivités. Je fais moudre mon blé dur pour qu’elle puisse le transformer », rapporte-t-il. Comme pour Adour Protéoil, les cumistes ont embauché un commercial pour vendre la farine. « Pour l’instant ça patine un peu, mais c’est le début. Je me souviens que nous avions eu aussi notre lot de difficultés lors du lancement du pressage », relativise le président. 

Pas de qualité sans gestion optimale du grain

Pour la Cuma Adour Protéoil, produire de l’huile sans raffinage implique de travailler avec une matière première de grande qualité pour éviter la présence d’impuretés. « Si vous laissez un tas de tournesol à 18 % d’humidité pendant une nuit dehors, il est inutilisable », assure Benoît Cabannes. Lors de la dernière tranche d’investissement en 2023, la Cuma s’est dotée d’un trieur/séparateur avec un débit de 25 t/h et de cellules ventilées dans un nouveau hangar construit à l’occasion. « Il y a un gros travail de triage et de ventilation dès la récolte. Nous nous sommes équipés pour que les producteurs puissent livrer sans attente lorsque les fenêtres de récolte sont optimales », confie Julien Saint-Palais. Le président de la Cuma met également à disposition son séchoir mobile pour les lots les plus humides. 

La qualité des lots se travaille également en amont. Lors du choix des semences, la Cuma privilégie les tournesols rustiques pour éviter les maladies. Chaque année, des vitrines de variétés de tournesol sont implantées pour suivre le comportement de celles en culture chez les adhérents et pour en tester de nouvelles. En fonction de la variété, le taux d’huile des graines peut varier de plus ou moins 7 points. La Cuma commence par ailleurs à étudier le taux de protéine des graines, qui a un impact direct sur la composition des tourteaux. « Nous faisons des achats groupés de semences et nous proposons trois ou quatre variétés aux producteurs chaque année. Ça nous permet d’avoir des prix et dans le même temps de nous assurer que la Cuma va traiter des lots de variétés assez homogènes », rapporte Benoît Cabannes. 

Fédérer 100 agriculteurs : un pari de tous les jours 

Même si elle peut compter sur 6 salariés pour faire tourner la production et gérer le commerce, la Cuma Adour Protéoil repose également sur l’engagement de ses adhérents. « Je dirais qu’il y a une cinquantaine d’agriculteurs que nous voyons régulièrement et qui participent à l’assemblée générale. Les autres, nous les voyons un peu moins, mais c’est le cas dans toutes les Cuma » s’amuse Benoît Cabannes. Lors de l’adhésion les agriculteurs s’engagent à réaliser deux demi-journées de mise en bouteille ou en bidon de l’huile dans l’année. « Nous nous sommes aperçus que nous ne pouvions pas forcer les adhérents à tenir cet engagement. Ceux qui ne s’en acquittent pas doivent donc régler 60 € par demi-journée. Ça nous permet de payer des jeunes du coin pour le faire » explique le président.

Manque de matière première en bio

Lors de la crise de la culture bio, les acteurs historiques conjuraient de sauver les filières en place le temps de la tempête pour préserver le fruit de nombreuses années de travail. Malheureusement les déconversions n’ont pas pu être évitées. Au sein de la Cuma le manque de production se fait déjà ressentir. « La consommation repart et nous n’avons plus assez d’adhérents en bio. Nous sommes en concurrence sur ce segment avec d’autres acteurs de la trituration qui recherchent eux aussi des volumes », constate Julien Saint-Palais.

10 petits clients plutôt qu’un gros

Pour sécuriser ses débouchés en huile ou en tourteaux, la Cuma a opté dès son lancement pour une clientèle élargie plutôt que pour un seul interlocuteur. « Nous commercialisons de l’huile de tournesol oléique et linoléique, ainsi que de l’huile de colza, en citerne, en cuve de 1 000 l, de 20 l et de 5 l. Nous faisons également des bouteilles pour les particuliers. Toutes nos gammes sont déclinées en bio et en conventionnel », retrace Julien Saint-Palais. Dans son portefeuille clients, le directeur d’Oléandes s’adresse tout autant à des industries agroalimentaires et des usines de nutrition animale, qu’à des cuisines centrales ou des entreprises spécialisées dans les cosmétiques. « Nous sommes aussi présents en circuit court via nos adhérents qui vendent à la ferme ou dans des AMAP, ainsi que dans des petites et moyennes surfaces du secteur », détaille Julien Saint-Palais. 

Si les turbulences sur les marchés des dernières années ont permis de nouer des liens forts avec certains clients et d’acter une certaine fidélité, la recherche du prix est de plus en plus tentante pour les industriels. « Nous ressentons plus de pression, surtout de la part des industries agroalimentaires. Certains acteurs n’hésitent pas à nous mettre en concurrence avec des productions étrangères », rapporte le directeur de la structure. Pour lui, la responsabilité revient en partie aux consommateurs. « Il y a une volonté de toujours plus de qualité, mais une fois en rayon, c’est le premier prix qui est choisi », analyse-t-il. 

Dans les cuisines centrales des collectivités, la dynamique n’est pas la même. « Nous sommes encore loin des objectifs de la loi EGalim, mais il y a une vraie volonté d’aller vers plus de traçabilité et de local », décrypte-t-il. Cette divergence des dynamiques entre collectivités et industries illustre le choix payant du développement diversifié de la clientèle. 

La Cuma Adour Protéoil produit de l’huile sans raffinage.
La Cuma Adour Protéoil produit de l’huile sans raffinage. ©DR

Maintenir les prix à des niveaux acceptables

Jusqu’au commencement de la guerre en Ukraine au début des années 2020, le conseil d’administration de la Cuma s’était fixé comme objectif de payer le tournesol à 350 €/t aux adhérents, avec des retours de plusieurs dizaines d’euros supplémentaires en fin de campagne de commercialisation. Mais depuis 2022, cette marque symbolique n’a plus de sens. « Cette année, nous avons proposé un prix à 520 €/t net après déductions des charges de stockage et de pressage de la Cuma. Il est toujours compliqué de se positionner alors que la production n’est pas vendue, mais nous nous situons toujours un peu au-dessus des cours », témoigne Julien Saint-Palais. Pour fidéliser les adhérents actuels et en attirer de nouveaux, le conseil d’administration s’est attaqué cette année à un sujet épineux : les échéances de paiements. « Jusqu’à présent nous avions des échéances de paiement étalées dans la campagne. Avec les difficultés que rencontrent actuellement les agriculteurs, nous étudions avec les banques la possibilité de payer 75 % de la somme à la récolte », évoque Benoît Cabannes.