Nécessaire actualisation des exigences écotoxicologiques ou bataille politique, les néonicotinoïdes sont sous les feux de l’actualité, alors que la profession est encore à la recherche d’alternatives, techniquement et économiquement, intéressantes.
Au palmarès des molécules phytosanitaires qui créent du débat, les néonicotinoïdes doivent être sur le podium. Depuis le début des années 2000, ces insecticides sont, entre autres, utilisés en traitement de semence pour protéger les betteraves contre les pucerons, vecteurs des 4 virus de la jaunisse. Très pénalisante pour le rendement, la jaunisse n’a pas de traitement curatif. Jusqu’à présent, le moyen de lutte le plus efficace était de protéger les jeunes betteraves des assauts des pucerons.
Bien que les néonicotinoïdes aient permis une bonne maitrise des pucerons, leur possible impact sur les autres insectes a créé le débat. En 2018, l’EFSA, European Food Safety Authority, a interdit, à l’horizon 2020, 4 des 5 molécules de cette famille, en raison d’un risque pour les pollinisateurs. « La France avait pris les devants, rappelle Vincent Guillot, directeur environnement à la CGB. En 2016, la loi Biodiversité avait déjà acté l’arrêt de tous les néonicotinoïdes, y compris l’acétamipride, qui avait été préservé au niveau européen. Puis en 2018, la loi Egalim a étendu cette interdiction à toutes les matières actives ayant le même mode d’action, dans un délai de deux ans. C’est devenu un sujet politique, avec des prises de partie bien au-delà des évaluations scientifiques. L’acétamipride a été mis dans le même sac, alors que les études scientifiques montrent que son impact pour les pollinisateurs est acceptable. Seule la France a fait ce choix d’interdiction. En Europe, l’acétamipride est autorisé jusqu’en 2033 par l’EFSA, les 26 autres pays européens continuent donc de l’utiliser ».
Une interdiction sans alternative
La décision de la France en 2018 a pris de court la profession. « Nous avions déjà commencé à travailler à des solutions alternatives, mais aucune n’apportait une protection suffisante », retrace Fabienne Maupas, directrice scientifique de l’ITB. En 2019, il n’y a pas eu trop de pression jaunisse. Mais 2020 a vu de fortes attaques. « Le rendement moyen a chuté de 30 %. Chez certains planteurs, des pertes de 70 % ont été enregistrées à l’échelle de l’exploitation », chiffre Vincent Guillot. Fin décembre 2020, la profession obtient une dérogation d’utilisation pour 3 campagnes, avec des contraintes, notamment en termes de successions culturales.
En janvier 2023, un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne retire le droit aux États Membres d’accorder des dérogations pour utiliser les néonicotinoïdes interdits expressément au niveau européen. Cette décision a marqué la fin, dans l’UE, de l’utilisation des néonicotinoïdes en enrobage de semences, notamment pour la culture de la betterave. Depuis lors, l’acétamipride utilisé en pulvérisation foliaire est le seul néonicotinoïde utilisé dans l’UE, par l’ensemble des pays producteurs de betteraves… excepté la France.

Vous n'avez encore rien lu !
Découvrez le magazine en intégral pour plonger au coeur de ce focus exclusif.
Le 7 août 2025, le Conseil constitutionnel a exclu de la loi Duplomb la possibilité d’une réautorisation sous conditions de l’acétamipride, jugeant cette mesure contraire à la charte de l’Environnement. Le bras de fer entre les filières concernées et les pouvoirs publics se durcit à nouveau.
Miser sur un panel d’alternatives
Depuis de nombreuses années, la filière cherche des alternatives. Lancé en 2020, le Plan National de Recherche et d’Innovation a attribué des moyens supplémentaires pour développer des solutions de lutte contre la jaunisse. « Cela a créé une dynamique entre organismes de recherche, partenaires de la filière et fournisseurs de solutions », apprécie Fabienne Maupas. À ce jour, aucune alternative, efficace à elle seule, n’émerge. « On s’oriente vers des combinaisons d’alternatives, partage la spécialiste. Reste à trouver un équilibre coût/efficacité acceptable ».
Les variétés tolérantes à la jaunisse sont une solution très attendue. « Il y a des différences d’appétence entre variétés, qui font que certaines attirent moins les pucerons, donc sont un peu moins sensibles au risque jaunisse. Les sélectionneurs ont encore besoin de temps pour trouver des variétés avec une tolérance établie aux 4 virus, et sans que ce soit au détriment des autres critères de sélection », reconnait Fabienne Maupras.
En attendant ces variétés tolérantes, la première action est de réduire les réservoirs de virus, que sont des plantes contaminées. « Le puceron ne nait pas porteur du virus. Il faut qu’il pique une plante atteinte de jaunisse pour se contaminer », rappelle Vincent Guillot. Les repousses de betteraves sont un des réservoirs viraux identifiés. Il faut donc veiller à bien les éliminer, notamment en nettoyant les cordons de déterrage. « La phacélie, culture fréquente en interculture, est aussi un réservoir pour les virus de la jaunisse, complète Fabienne Maupas. Ces couverts en interculture doivent donc être bien détruits avant le semis des betteraves ». Les betteraves porte-graines peuvent aussi servir de réservoirs de virus dans lesquels des pucerons se contamineront. Il est donc recommandé d’avoir une distance suffisante entre une culture de betteraves porte-graines et une culture de betteraves sucrières.
Des essais sont faits pour détourner les pucerons des jeunes betteraves, grâce à des plantes compagnes, comme l’avoine ou l’orge. Implantées au semis, ces plantes vont perturber l’atterrissage des pucerons sur la parcelle grâce à des effets visuels et olfactifs. Cette pratique demande de la technicité pour réussir une double implantation puis détruire la plante compagne au bon moment pour éviter la concurrence entre cultures.
La prévention de la jaunisse continue de s’axer sur la gestion des pucerons. Une nouvelle molécule aphicide pourrait arriver en 2028 « avec une efficacité et un profil écotoxicologique intéresssant », espère Fabienne Maupas. C’est surtout dans le domaine du biocontrôle que des innovations arrivent : kairomones qui coupent l’appétit des pucerons, champignons entomopathogènes… « Dans le cadre du PNRI, une trentaine de produits sont testés, partage la directrice scientifique de l’ITB. Les efficacités sont souvent autour de 20 à 30 % et très variables selon les conditions climatiques ».
Pour une utilisation judicieuse de ces différentes techniques, l’ITB travaille sur un outil de prévision des risques. « Il permettra de transmettre aux agriculteurs des alertes si le seuil d’intervention est franchi dans leur zone, explique Fabienne Maupas. Le plein développement de cet outil demande d’avoir plus de données dans différentes conditions météo pour avoir un modèle robuste ».
Une lutte efficace demandera une combinaison de solutions et des pratiques agronomiques renforcées. « Cumuler des solutions est coûteux et l’efficacité n’est pas toujours suffisante en cas de forte pression, comme après un hiver doux. Ce qui a tendance à se produire de plus en plus », reconnaît Fabienne Maupas.