Fraises et asperges pour créer de la valeur en circuit court

En s’installant il y a 10 ans sur la ferme familiale, Édouard Lhotte a fait le choix de diversifier l’exploitation avec des cultures à haute valeur ajoutée, et une stratégie de distribution ultra-locale. Les fraises et les asperges de Noyon sécurisent le chiffre d’affaires de l’exploitation et redonnent un sens particulier à son métier d’agriculteur.

De la mi-mai à la mi-juin, le champ de fraises d'à peine un hectare devient un véritable lieu de rendez-vous. Les jours de pointe, jusqu’à 800 kg de fruits peuvent être récoltés. ©DR

Direction le Noyonnais, petite région agricole entre la plaine picarde et la vallée de l’Oise. C’est ici qu’Édouard Lhotte s’est installé en 2016 sur l’exploitation familiale historiquement dédiée aux cultures traditionnelles de la région : betteraves à sucre, pommes de terre, blé et colza. « L’agrandissement de l’exploitation (passée à 190 ha) au moment de mon installation a permis d’investir dans l’irrigation pour développer les cultures de légumes d’industrie (haricots et maïs doux) et de concrétiser un projet de diversification autour des productions de fraises et d’asperges », explique l’agriculteur de 37 ans. Ces cultures permettent de valoriser des terres sableuses, non irriguées et à faible potentiel situées à 10 km du site principal de l’exploitation. 

Pourquoi la fraise et l’asperge ?

Le jeune agriculteur concède s’être inspiré d’initiatives locales : un voisin qui produit de l’asperge depuis 30 ans et son oncle qui avait déjà développé, avec succès, une cueillette de fraises à la ferme dans la région de Compiègne. Ce projet tire aussi judicieusement parti de la proximité de la route départementale très fréquentée qui relie Noyon à Ham et du bassin de population intéressant de la ville de Noyon, de près de 15 000 habitants. 

Ces cultures à forte valeur ajoutée, bien que chronophages, constituent un véritable levier de sécurité financière. « En deux mois, je fais environ 10 % de mon chiffre d’affaires sur une très faible surface (2,6 ha), à une période de l’année où les cultures principales ne sont pas encore récoltées alors que les dépenses pour les semis et les engrais sont déjà engagées. Une rentrée d’argent cruciale qui facilite aussi le remboursement des intérêts d’emprunts » explique Édouard Lhotte.

Edouard Lhotte dans un champ de fraises
Le pari réussi du circuit ultra-court. À la Ferme des Loges, la cueillette de fraises constitue un véritable levier financier pour Édouard Lhotte. Couplées à l’asperge, ces cultures à haute valeur ajoutée génèrent 10 % de son chiffre d’affaires sur environ 2,5 ha de la SAU. ©DR

Atelier fraise : un investissement maîtrisé pour une bonne valeur ajoutée

L’atelier fraise représente un investissement modeste. Cultivées en pleine terre, les plants sont renouvelés tous les 3 ans :  « La première année sert à l’installation et ils expriment leur plein potentiel en année 2 » précise Édouard Lhotte. L’exploitant a fait le choix de produire des variétés non remontantes à gros calibres (Magnum, Clery, Rubis des Jardins, Sibilla, Dely…). Une stratégie assumée, car la commercialisation s’effectue exclusivement en cueillette à la ferme. Il est crucial que la clientèle puisse récolter beaucoup de volumes en un minimum de temps. Une grande partie de la clientèle vient aussi pour faire des confitures, privilégiant le tonnage récolté au nombre de fruits. L’organisation est millimétrée. La cueillette est ouverte du 20 mai au 20 juin, 6 jours sur 7 et concentrée sur des créneaux de 5 heures par jour (10h-12h, 15h-17h). Assurant lui-même 90 % de la présence nécessaire sur place pour conseiller, peser et encaisser, l’agriculteur ne peut s’accorder aucune latitude horaire. Il s’agit également de créer l’évènement et de concentrer le flux de clients sur un temps réduit. 

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Avec un rendement moyen de 8 t/ha (variant de 6 à 15 t/ha) et un prix de vente fixe de 4,5 euros le kilo, le modèle est solide. « La clientèle est très fidèle d’une année sur l’autre. L’itinéraire technique se limite à deux fongicides pour lutter contre la pourriture grise, et c’est une culture qui demande peu d’investissement au départ », résume Édouard Lhotte. Petit bémol : le désherbage devient une problématique majeure, nécessitant de la main-d’œuvre pour un désherbage manuel, faute de solution de traitement.

Asperge de Noyon : entre patience et climatologie bienveillante

Autre pilier de cette diversification, l’asperge qui exige un investissement plus conséquent, tant financier (15 000 €/ha pour les griffes et le paillage) qu’en temps de main-d’œuvre. Les variétés Grolim et Vitalim sont préférées pour leur calibre, leur rusticité et leur précocité. La période de récolte s’étend théoriquement de début avril à début juin, mais reste tributaire de la météo. « Si le début de printemps 2026 était très prometteur, la fraîcheur et les pluies du mois de mai ont quelque peu refroidi l’enthousiasme » note l’agriculteur. La récolte est concentrée sur 3 heures quotidiennes (de 6h30 à 9h30) pour ne pas empiéter sur les autres activités de l’exploitation. 

Fidèle aux circuits de proximité, Édouard Lhotte commercialise sa production en direct à la ferme (3 jours par semaine sur des créneaux de 2 heures), auprès des commerçants et restaurateurs de Noyon, ainsi que via 2 grossistes qui approvisionnent les marchés de la côte d’Opale et de Normandie. Une mauvaise expérience a définitivement écarté la GMS « la complexité de la facturation et la mauvaise gestion des produits en magasin m’ont fait passer l’envie », précise-t-il. La tarification est fixe pour toute la saison : 8,5 €/kg (11 euros pour les pointes) pour les clients directs, et 7 €/kg pour les grossistes qui achètent de plus gros volumes. 

Le système de double bâche, noire et blanche, permet de piloter la température du sol et de maîtriser la récolte. Deux fongicides contre la rouille sont réalisés après récolte et un broyage des mauvaises herbes entre les buttes est pratiqué. Si la mécanisation du bâchage/débâchage a été envisagée, l’éloignement de la parcelle et des dégradations matérielles ont conduit à abandonner cette piste. Implantée pour une dizaine d’années, l’aspergeraie ne produit qu’à partir du 2ème printemps et atteint son plein potentiel qu’à la 3ème ou 4ème année. Avec un rendement moyen de 4 t/ha sans irrigation, Édouard Lhotte identifie une marge de progrès mais assume une stratégie de volume maîtrisée : « l’asperge reste un marché limité par le pouvoir d’achat, je ne cherche pas à intensifier la production au-delà de ce que je suis certain de pouvoir vendre ». 

En parallèle, une production d’asperges vertes, très anecdotique en volume, suscite l’intérêt de l’agriculteur pour son potentiel commercial. Mais son développement reste freiné par la problématique du criocère (coléoptère ravageur).

champ d'asperges baché
La double bâche noire et blanche permet de piloter la température du sol et la vitesse de pousse des asperges tout en les protégeant de la lumière pour qu’elles gardent leur couleur blanche ©DR

Défi humain et quête de sens

Si Édouard peut encore compter sur la main-d’œuvre familiale, il fait également appel à une dizaine de travailleurs saisonniers. Les productions de fraises et d’asperges lui permettent de fidéliser 4 salariés locaux, des personnes à la retraite qui cherchent un complément de revenu. Pour les autres recrutements, il s’appuie sur le bouche-à-oreille, et un peu de communication sur les réseaux sociaux. « C’est compliqué à cause de la pénibilité du travail, la récolte des asperges est particulièrement exigeante. J’ai vu des candidats abandonner après 10 minutes », confie-t-il. 

Si l’heure n’est pas aux nouveaux projets, jugés trop prématurés, au regard de sa jeune carrière, cette diversification a, de l’aveu même d’Édouard, donné du sens à son quotidien d’agriculteur. « Bien sûr il ne faut pas compter ses heures, mais pendant 2 mois, j’échappe à la routine du tracteur. Je suis en contact direct avec des consommateurs et je maîtrise de A à Z mon produit, c’est une vraie satisfaction personnelle. »