Au nord de Kiev, à Borodyanka et à Lubianka, Gérald Thomasset est à la tête d’un élevage de canards et d’une entreprise d’abattage, de découpe et de distribution de volailles, qu’il a reconstruits à neuf,après avoir été détruits par l’armée russe. Ses produits sont actuellement commercialisés en Ukraine. Mais l’entrepreneur n’exclut pas une conquête du marché européen puisque ses produits sont très compétitifs.
La sauvagerie de l’armée russe n’est pas parvenue à décourager Gérald Thomasset de relancer son élevage de volailles et son activité d’abattage. Français originaire de Normandie, il s’est installé en Ukraine, il y a une trentaine d’années, à Lubianka et Borodyanka, deux villages situés au nord de Kiev, à une moins de cinquante kilomètres de la frontière bélarusse.
Dès que ces villages ont été envahis par plusieurs régiments de militaires russes à la fin du mois de février 2022, les militaires ont semé la terreur en détruisant tout sur leur passage. Les bâtiments de Gérald ont alors été pulvérisés, pillés et incendiés.
Des milliers de canards ont péri de faim, de soif ou ont été massacrés sous les bâtiments effondrés.
Dans un premier temps, Gérald n’a pensé qu’à une chose : mettre sa famille à l’abri dans les Carpates puis en Normandie. Mais avant de quitter les lieux, il a ouvert les portes des bâtiments encore debout. Des milliers de canards se sont alors échappé mais leur chance de survie était faible puisqu’ils n’étaient pas autonomes pour se nourrir.
Des salariés employés par Gérald ont aussi perdu leur maison, certains ont été blessés ou ont été tués. L’un d’entre eux a été fait prisonnier et l’est toujours.
Quand les troupes russes se sont retirées et le danger s’est éloigné, Gérald est revenu sur son exploitation où l’attendaient ses salariés motivés pour remettre en état l’élevage de canards et l’entreprise d‘abattage de volailles détruits. Sa banque lui avait entre temps accordé les prêts nécessaires pour financer ses travaux (cf encadré).

Reconstruction d’un des bâtiment d’élevage détruit
Le nouvel élevage reconstruit est au moins aussi performant que celui qui a été détruit.
Chaque semaine, Gérald fait abattre 2 500 canards Pékin nés et élevés sur son exploitation de 2 000 reproducteurs (2 lots de1 000 bêtes). Dans ses bâtiments d’élevage, il conduit environ 8 lots de canards. L’ensemble de l’alimentation est acheté à un industriel.
Dans son nouvel abattoir, l’entrepreneur commercialise chaque semaine 7 000 poulets et 5-6ooo coquelets livrés par 4 éleveurs auxquels s’ajoutent 2500 canards élevés sur l’exploitation de Gérald.

Agrandissement d’un bâtiment d’élevage après sa reconstruction.
Selon lui, le coût de production des poulets (2,8 kg à 48 jours) acheté environ 1,20 € le kg vif à ses aviculteurs partenaires, est d’environ 1,10 €/kg (ou 55 Hrv).
- Le coût de production reconstitué en Hryvnias (Hrv) se décompose ainsi :
Poussin : 30
Aliment : 96 (2,8 x1,9 x18 Hrv/kg)
Frais d’élevage : 30
Total : 156 soit 62 Hrv/kg ou 1,11 €/kg
Pour reconstituer ce coût, le prix de l’aliment retenu est de 18 Hrv/kg et l’indice d’alimentation de 1,9.
- Sur l’exploitation de Gérald, le Canard de race Pékin de 3,4 kg vif est en Hryvnias le suivant :
Caneton : 25 mais prix marché 50
Aliment : 170 (8,5 kg à 20Hrv/kg)
Charges de structure 15
Total : 210 soit 62 Hrv/kg ou 1,24 €kg
Le filet de canard est vendu 8€ le kilogramme sortie de l’entreprise de découpe et 9,5 € en supermarché. Actuellement, l’activité d’élevage et de découpe est centrée sur le marché ukrainien. Mais les coûts auxquels Gérald produit ses volailles lui permettent d’entrevoir la conquête du marché français.
En France, le magret se vend autour de 20 €/kg chez LIDL ET 26 €/kg chez Leclerc

Nouveau bâtiment d’élevage peuplé de canards Pékin
Gérald Thomasset achète ses canards reproducteurs en France mais l’alimentation de ses volailles à un fabricant ukrainien. Comme beaucoup d’éleveurs, il a rénové d’anciens bâtiments kolkhoziens pour les équiper au gout du jour. La densité des élevages est de 15 poulets par mètre carré et de 5 canards par mètre carré. Les effluents sont livrés à des voisins agriculteurs pour être épandus sur leurs champs.
Chaque lot d’animaux conduit à l’abattage est soumis à des contrôles sanitaires nationaux. Mais une grande partie des normes d’élevage est imposée par la grande distribution lorsqu’elle passe ses commandes.
Gérald est associé à un partenaire pour gérer ses deux entreprises d’élevage et d’abattage. Elles emploient un vétérinaire, 4 ouvriers, 8 personnes pour l’abattage et 5 collaborateurs administratifs.
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Après le chaos et la sidération, la réorganisation
L’aviculture poursuit son essor. Sehriy Karpenkole directeur de la filière avicole en Ukraine témoigne :
« Malgré la guerre, l’expansion de l’élevage avicole se poursuit, pas aussi rapidement que nous le souhaiterions. Mais de nouveaux bâtiments d’élevage sont édifiés et des exploitations à l’arrêt depuis les bombardements du mois de février 2022 ont relancé leur production avicole.
Au début des hostilités, printemps 2022, c’était le chaos et l’incompréhension. Par ailleurs, une partie de la population avait fui. Toute l’économie du pays était paralysée. Les salariés perdaient leurs emplois. Les échanges commerciaux étaient bloqués, aussi bien à l’export qu’à l’import ».
Printemps 2022, quand Gérald Thomasset a fui Lubianka et Borodyanka pour mettre sa famille à l’abri dans les Carpates puis en Normandie, il n’envisageait pas y revenir et relancer son élevage et son entreprise d’abattage.

Une nouvelle bande de canards entrés dans le bâtiment flambant neuf.
Dans les fermes, c’était le chaos. « Les factures des agriculteurs n’étaient plus réglées, le carburant manquait, les pièces détachées pour réparer les matériels étaient devenues introuvables et les animaux n’étaient plus commercialisés, décrit Sehriy Karpenkole. Des centaines de milliers de litres de lait ont été perdus puisqu’il n’était plus collecté certains jours. En conséquence, la situation économique des exploitations agricoles s’est très vite effondrée (manque de trésorerie et de fonds de roulement).
Dès le début des hostilités, les aviculteurs n’ont pas pu faire partir les volailles bonnes à abattre. Les abattoirs étaient à l’arrêt. Et les éleveurs de poules pondeuses ont été contraints de se débarrasser de leurs bêtes.
Une fois la sidération et l’effroi surmontés, les aviculteurs se sont adaptés à leur nouvelle réalité et notamment aux coupures d’électricité.
« Quand l’armée russe s’est retirée de Lubianka et de Borodyanka, les salariés voulaient reprendre leur travail et les clients me redemandaient des volailles, explique Gérald Thomasset. L’économie ukrainienne redémarrait. Remettre en état l’outil de production s’est alors imposé de fait».
« La reprise des exportations a incité les aviculteurs, à remettre en état les bâtiments détruits et à relancer l’élevage puisque la production de poulets a toujours été très compétitive, ajoute Sehriy Karpenkole. Avec l’Union européenne, l’absence de quotas et de droits de douane, sur les exportations de viande de volaille et d’œufs vers les pays de l’UE, a favorisé la relance de l’activité avicole. Malgré la guerre, de nouveaux élevages sont créés ».