Déjà positionnée dans le marché du frais, la coopérative normande indépendante de Creully investit dans un nouvel outil pour se positionner sur les marchés des chips et des frites, débouchés en croissance. Ce plan est adossé stratégiquement à un projet de production de plants.
Les marchés envoient parfois des signaux positifs. Mais encore faut-il se donner les moyens de les capter alors que le chemin est semé d’obstacles. C’est le pari dans lequel s’est engagée la coopérative de Creully. Basée dans le Calvados, cette structure indépendante à taille humaine qui regroupe 1 740 adhérentes et adhérents, investit environ 6,5 millions d’euros dans un nouvel outil de réception, de préparation et de stockage destiné à approvisionner toute l’année le marché de la “pomme de terre d’industrie”. Les premiers coups de pioche ont été donnés en juin. Le bâtiment d’une capacité de 10 000 t doit être opérationnel pour la campagne de récolte de 2026.
“Nous visons les industriels des chips et des frites pour nous positionner clairement autour des moments clés de consommation que représentent l’apéritif du vendredi soir et le snacking », explique le président Pascal Desvages.
Nœud logistique
Le projet est cohérent et structurant à plus d’un titre. Le site en construction basé à Nonant est situé à proximité des axes routiers sur un carrefour logistique très pertinent. “C’est un nœud stratégique pour la pomme de terre entre les industries agroalimentaires bretonnes et celles du nord de la France et de la Belgique, ajoute le président. Par ailleurs, nous avons une climatologie propice. Même si nous sommes déjà positionnés dans le secteur de la pomme de terre fraîche de consommation pour les grandes et moyennes surfaces, nous sommes considérés comme un terroir vierge comparé avec des parcelles du nord de la France”. Les terres n’ont en effet pas subi d’excès de culture de pomme de terre, ce qui limite certains risques sanitaires liés à ces cultures.
“Nous avons du potentiel et des places à prendre, complète le directeur général Stéphane Carel. Dans un marché en croissance, les usines sont contraintes de se fournir en dehors de leurs bassins historiques. De notre côté, nous avons tous les atouts. Nous avons la proximité. Nous avons des terres disponibles. Nous avons les savoir-faire transposables pour la mise en culture, le stockage et le négoce”. Seule ombre au tableau, le secteur est situé dans une Zone de Répartition des Eaux (ZRE) qui empêche de nouvelles possibilités d’irrigation. La conduite se fera donc très essentiellement en culture sèche, comme l’entreprise sait déjà le faire pour le marché du frais.

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La coopérative avait eu le temps depuis quelques années de prendre la température de ce marché de l’industrie. En effet, une partie des pommes de terre du marché du frais atterrissait déjà dans des usines de transformation, notamment certains lots qui étaient d’un aspect de peau moins présentable. C’est comme cela que les premiers contacts ont été pris et que les sollicitations sont devenues plus pressantes de la part de ces clients désireux de “déplafonner” cet approvisionnement du bassin bas-normand. Depuis 2021, les adhérents de la coopérative cultivent environ 150 ha spécifiquement fléchés pour l’industrie des chips et des frites. L’ambition, douchée temporairement par la pandémie de Covid19 et la fermeture du débouché des restaurants, n’a en réalité cessé depuis lors de grandir. Des réunions se sont multipliées avec les adhérents. En 2026, ce sont 250 ha qui seront implantés sur le secteur et l’équivalent de la production de 500 ha qui sera réceptionnée, traitée et commercialisée dans le nouvel outil.
Capter la valeur
“Nous sommes dans un secteur où nous pouvons tout produire, alors il faut y aller. Mais cela ne se fait pas en un jour. Il faut créer des filières et c’est très long, insiste Stéphane Carel. Nous voyons bien qu’à chaque période d’une carrière d’agriculteur ce sont des débouchés différents qui assurent le meilleur revenu. Des productions rémunératrices prennent le relais les unes des autres au fil des ans. Ici, la betterave sucrière a disparu avec la fermeture de la sucrerie de Cagny. Il fallait trouver une culture de printemps alternative à la betterave, et la pomme de terre s’y prête plutôt bien. Il faut non seulement trouver de nouvelles pistes, mais être capable de créer autour de la valeur ajoutée”. Avec son nouvel outil, l’entreprise pourra ainsi réceptionner, stocker et traiter les lots pour servir les demandes spécifiques des clients.

Dans cette réflexion de développement, le sujet de l’approvisionnement en plants est vite apparu comme incontournable et hautement stratégique. “C’est un point essentiel de la répartition de la valeur dans une filière comme la pomme de terre, constate Stéphane Carel. Par ailleurs, nous avons identifié un risque de nous exposer sur le marché sans sécuriser la fourniture en plants. En outre, nous avons le terroir pour le faire avec une bordure maritime qui protège en partie des pucerons vecteurs de virus”.
Le nouveau site sera donc en mesure de produire également des plants en maîtrisant toute la chaîne jusqu’à l’enrobage, la qualité et les passeports phytosanitaires. Une forme de souveraineté et d’autonomie sera ainsi gagnée avec un nombre d’hectares dévolu aux plants équivalent aux besoins. Cependant, il ne s’agit pas de viser l’indépendance complète. L’idée est de fonctionner en bonne intelligence avec toute la filière du plant et de participer aux grands équilibres du marché par des ventes ou des achats selon la diversité des variétés, des qualités et des besoins spécifiques de chacun.
Un marché en correction
Les cours de la pomme de terre d’industrie ont baissé pour les engagements de la récolte de 2025, constatait en juin dernier le NEPG (collectif de producteurs de pommes de terre des pays du Nord-Ouest européen, dont la France). Le groupe déplore notamment les concurrences de pays compétitifs comme le Canada, la Chine et l’Inde sur le marché de la frite surgelée et des craintes de fermeture des marchés américains du fait des menaces de taxes. Cependant, la Belgique qui s’approvisionne en France, reste le leader mondial et les tendances de consommation sont solides
Parcours du combattant
Le parcours pour construire un nouvel outil est long et complexe. Avec des délais administratifs incompressibles liés à la réglementation française et malgré la bonne volonté des acteurs des collectivités locales, il aura fallu près de trois ans avant de pouvoir donner les premiers coups de pioche. “En secteur de zone artisanale, nous avons été refusés, car considérés comme producteurs de poussières, tandis qu’en zone agricole nous sommes considérés comme des industriels. Mais nous sommes finalement parvenus à faire modifier le PLUi pour requalifier des terres agricoles comme constructibles, souffle Pascal Desvages. D’après nos partenaires belges, il faut trois ans en France pour faire déboucher un projet tandis qu’il en faut seulement un en Belgique. C’est compliqué parce que pendant tout ce temps, il faut aussi maintenir la motivation des agriculteurs et des autres partenaires”. “Un projet tel que celui-ci ne se fait pas tout seul, embraye Stéphane Carel. Je pense notamment aux entrepreneurs de travaux agricoles et à toutes ces personnes autour qui sont prêtes à nous accompagner. Ce sont des personnes qui prennent des risques avec nous, mais qui vont aussi grandir avec nous. Dans un projet comme celui-ci, ce n’est pas une seule structure qui s’engage, mais plusieurs qui travaillent main dans la main”.

Alexis Dufumier