Entre dérèglement climatique, tensions géopolitiques et perte de compétitivité, le secteur céréalier français traverse une période de turbulences qui appelle une recomposition profonde. Directrice de La Coopération Agricole – Métiers du Grain depuis 2021, Catherine Matt analyse les fragilités structurelles du secteur et défend un choc d’investissement pour sécuriser l’activité, la souveraineté alimentaire et les transitions.
Depuis plusieurs années, la filière céréalière évolue dans un environnement profondément instable. Hausse des coûts des intrants, dérèglement climatique, recomposition des équilibres géopolitiques, montée en puissance de la concurrence de la mer Noire : les repères historiques sont bousculés. Longtemps pilier de l’agriculture française, le grain doit désormais composer avec une volatilité durable et des marges de manœuvre réduites. À la tête de La Coopération Agricole – Métiers du Grain, Catherine Matt observe cette transformation de l’intérieur, et plaide pour une adaptation structurelle des modèles de production et d’investissement.
Produire partout, tout le temps ? Une logique à repenser
La filière céréalière a toujours vécu avec la variabilité, mais la fréquence et l’intensité des aléas s’intensifient. « Le changement climatique impacte très fortement certaines régions », observe Catherine Matt, citant l’extrême sud où l’implantation de céréales devient parfois impossible, au profit d’autres cultures comme l’amande ou la pistache. Les grandes cultures sont aussi de plus en plus remplacées par des productions jugées plus rémunératrices.
Cette évolution interroge les logiques historiques. « Est-ce pertinent de continuer à vouloir tout produire partout, au plus haut niveau ? », questionne-t-elle. Selon elle, l’avenir passe par une approche plus fine, région par région, intégrant sols, rotations et débouchés. La question n’est plus seulement de produire, mais de produire au bon endroit, avec les bonnes caractéristiques pour des débouchés fléchés et naturels.
Transition durable : des choix structurants pour le grain
La transition environnementale de la filière repose sur des choix industriels concrets : développement des nouvelles techniques génomiques (NGT), relocalisation partielle de la production d’engrais verts, modernisation des silos intégrant décarbonation énergétique et sobriété hydrique, renforcement des capillaires ferroviaires par zones logistiques cohérentes. Autant d’investissements lourds, de long terme, qui nécessitent stabilité réglementaire et visibilité économique.
Exporter reste une question de souveraineté
Dans ce contexte, Catherine Matt assume une position claire : l’export a sa place dans les débouchés français. Dans un monde instable, où les céréales sont devenues un levier géopolitique, la France conserve un rôle structurant en matière de sécurité alimentaire. « Il y a des pays qui savent qu’ils peuvent compter sur le blé français, parce que l’on répond toujours présent. »
Mais cette fonction stratégique se heurte à une réalité économique sévère. En 2025, la récolte française atteint 33,4 Mt, une performance correcte, après une campagne 2024 très dégradée, qui reste inférieure aux standards historiques de 38 à 40 Mt. Dans le même temps, la Russie dépasse 86 Mt, tandis que le blé tendre évolue sous les 200 €/t sur Euronext, alors que les coûts de production continuent de progresser, créant un effet ciseau durable.
Des coopératives en première ligne
Cette crise de rentabilité frappe de plein fouet les coopératives, en première ligne pour amortir les chocs. « Les coopératives jouent aujourd’hui un rôle quasi bancaire », explique Catherine Matt, avec des encours agricoles pouvant atteindre « jusqu’à un million d’euros » dans certains cas.
À cette pression financière s’ajoute un parc d’infrastructures vieillissant. Près de 50 % des silos ont plus de trente ans et ne sont plus adaptés aux exigences actuelles de compétitivité ou encore de gestion des insectes, par exemple, alors que les plages de températures fraîches nécessaires à la stabilisation des lots se réduisent avec le réchauffement climatique. Or « on ne peut pas déployer partout des solutions comme l’inertage ou la ventilation réfrigérée sans investissements lourds ».
Le choc d’investissement, condition de survie
Face à ce constat, La Coopération Agricole – Métiers du Grain défend un véritable « choc d’investissement », articulé autour des infrastructures, des transitions et de la stabilité réglementaire. Les coopératives investissent déjà plus de 3,5 milliards d’euros par an, mais la succession des crises a fortement entamé leurs capacités : la seule campagne 2024 a coûté près de 300 M€. Et les immobilisations ont reculé d’environ cinq points depuis 2018, sous l’effet de la succession de crises.
Modernisation des silos, renforcement du fluvial et du ferroviaire, désenclavement des territoires : sans une chaîne logistique résiliente, la filière se prive de compétitivité durable. « C’est maintenant qu’il faut appuyer sur le bouton des investissements », insiste Catherine Matt. Dans cette logique, un fonds dédié de 300 M€ doit être lancé sur 8 à 12 ans, avec un démarrage opérationnel prévu au premier semestre 2026.
La question des engrais reste centrale. La France ne couvre environ qu’un tiers de ses besoins en azote et demeure dépendante d’importations carbonées. Celles-ci pèsent d’autant plus sur la compétitivité que le contexte réglementaire évolue, avec la montée en charge du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Quant aux alternatives industrielles décarbonées, elles ne sont pas encore disponibles à grande échelle. Sans compter que « la non-décarbonation des engrais est aujourd’hui notre principal point faible en termes d’empreinte carbone ». Mais les projets d’engrais verts ou bleus relèvent d’un horizon de moyen à long terme.
Catherine Matt, en bref
Directrice de La Coopération Agricole – Métiers du Grain depuis septembre 2021, Catherine Matt est issue du monde agricole et agroalimentaire, avec un parcours orienté vers l’économie des filières et l’accompagnement des acteurs de terrain. Elle représente aujourd’hui les coopératives céréalières, oléagineuses et protéagineuses, assurant près de 70 % de la production nationale. Sa mission, aux côtés de ses équipes et de son président Antoine Hacard : « Être disponible et éclairée, ainsi que défendre, accompagner et sensibiliser nos adhérents dans leurs difficultés au quotidien, mais aussi détecter les signaux faibles qui seront les signaux forts de demain », au service de la souveraineté alimentaire française.