Anne Dupy sociologue : la place du sucre dans l’alimentation et la société

Plaisir coupable

Attirance innée mais un rapport ambivalent, quelle place occupe le sucre dans notre alimentation et nos sociétés ? C’est la question que nous avons posée à Anne Dupuy, Maîtresse de conférences en Sociologie à l’Université de Toulouse Jean Jaurès.

Anne Dupuy est membre du CERTOP (Centre d'Etude et de Recherche Travail, Organisation, Pouvoir), unité mixte de recherche du CNRS, où elle dirige l'axe SANTAL (Santé, Alimentation). Ses activités de recherche portent sur la socialisation alimentaire, le plaisir alimentaire et les inégalités sociales et l'alimentation.

Douceur exquise, plaisir interdit ! Anne Dupuy, spécialiste de la socialisation alimentaire, souligne notre dimension non neutre et notre ambivalence dans notre rapport au sucre. Elle le justifie en se référant à deux approches socio-historiques. D’abord, les travaux de l’anthropologue américain Sidney Mintz, qui rappellent l’histoire violente de la traite des esclaves dans la production de canne à sucre pour massifier l’accès au sucre en Europe. La production de sucre à partir de betteraves a permis de détacher le sucre de ce passé douloureux, mais elle a, d’une certaine façon, perpétué les enjeux de pouvoir et de domination, car l’industrialisation s’est appuyée sur l’exploitation des ouvriers et paysans. Autre lecture de cette ambivalence, celle du sociologue et anthropologue français Claude Fischler. « Il évoque la saccharophobie liée à la médicalisation de l’alimentation, et à la diabolisation du sucre, devenu un enjeu de santé publique et associé aux produits industriels », résume la chercheuse.

Une régulation sociale et morale

Le sucre évoque la douceur et l’enfance, mais il doit être régulé. Cela se traduit par une structuration des repas bien définie « dans notre contexte culturel, il est surtout réservé à la fin des repas comme une récompense, tandis qu’il occupe une plus grande place au moment des petits-déjeuners et goûters, moments privilégiés des enfants et les industries agroalimentaires ne s’y trompent pas dans leur marketing » explique Anne Dupuy. 

Au cours de ses travaux, la chercheuse a exploré aussi la dimension genrée de notre rapport au sucre « dans les imaginaires sociaux, la douceur et le plaisir sont associés au genre féminin. Cette construction sociale façonne le rapport au sucre dès la petite enfance. Mais en parallèle, on éduque les petites filles sur la nécessité de se contrôler par rapport au diktat du poids et de l’esthétisme ». 

Par ailleurs, elle affirme que le sucre est un marqueur social. Les parents les plus respectueux des allégations de santé sont les parents les mieux dotés scolairement.

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La notion du plaisir pour légitimer sa consommation

Et le plaisir dans tout ça ? Anne Dupuy rappelle que le plaisir est une sensation positive intimement liée à notre survie. Il s’agit alors de trouver de nouvelles formes de légitimation à notre consommation, évoquant même une hiérarchisation des plaisirs « le sucre présent dans la gastronomie – notamment à travers la pâtisserie – peut être perçu, socialement et culturellement, comme plus légitime que celui contenu dans un soda, en partie en raison de sa consommation massive, mais aussi du statut valorisé de la pratique pâtissière en comparaison avec un produit issu de l’industrie ». 

Le sucre occupe une place singulière et paradoxale dans nos sociétés. À la fois source de plaisir et objet de culpabilité, il participe de nos constructions sociales et morales et interroge notre rapport au plaisir. Ange ou démon, sachons saupoudrer avec subtilité.  

Hélène Sauvage