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Six scénarios pour le monde en 2030

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Alors que les années 20 débutent, il peut être tentant d’essayer d’anticiper ce que cette décennie nous réserve. A quoi le monde pourrait-il ressembler à l’horizon 2030 et avec quel impact sur le plan agricole et alimentaire ?

Même si certains se sont aperçu à juste titre que la décennie 10 se terminerait le 31 décembre 2020, et non le 31 décembre 2019, beaucoup de bilans de cette décennie ont tout de même été établis, tout comme de nombreux exercices prospectifs sur ce que pourraient être les années 20.

Plus largement, différents organismes ont aussi tenté d’identifier, via divers scénarios, ce que pourrait être l’agriculture de demain ou bien l’avenir de la sécurité alimentaire mondiale en tentant d’évaluer comment la demande et l’offre alimentaires pourraient évoluer dans les décennies à venir. Ces dernières années, ce fut le cas, par exemple en France, du rapport « Quel avenir pour l’agriculture ? Les 4 scénarios en 2040 » rédigé par Pascal Berthelot et Samy Aït-Amar et publié sous l’égide de l’ACTA, qui a fait l’objet d’une recension dans Wikiagri.fr en 2017. L’INRA, devenue INRAE (Institut national de la recherche agronomique et de l’environnement) depuis le 1er janvier 2020 en fusionnant avec l’Irstea, et le CIRAD se sont également prêtés à ce type de travail prospectif avec « Agrimonde » en 2018. On pourrait multiplier les exemples.

Les travaux prospectifs sont très intéressants, mais ils tendent souvent à se heurter à trois écueils. Ils sont tout d’abord souvent prisonniers de l’air du temps ou des problématiques ou des visions dominantes à un moment donné. Ensuite, ils ont de facto beaucoup de mal à anticiper les « chocs », les ruptures et les tournants. Enfin, même s’ils prennent en compte l’évolution du progrès technique, de la mondialisation ou de l’impact potentiel du réchauffement climatique, ils restent généralement dans une logique proprement « agri-agro ».

Or, si l'on élargit un peu la focale et si l'on va jusqu’au bout de certaines logiques, on peut identifier les six scénarios suivants, avec deux scénarios de continuité et quatre de rupture. Cet exercice relève bien évidemment de la pure spéculation intellectuelle sans aucune autre prétention.

(1) Le scénario de l’hyperglobalisation

Le premier scénario est celui de la poursuite et même de l’accélération du processus de globalisation économique et, par conséquent, de la diffusion du mode de production et de consommation occidental aux pays émergents avec un accès généralisé à l’automobile, au transport aérien et, plus largement, à la société de consommation symbolisée par les Malls, ou une importante consommation de viande. C’est le scénario de ce que l’on pourrait appeler la « black fridayisation » du monde se caractérisant par une soif jamais étanchée de consommation d’une population mondiale dont les effectifs et les revenus sont en hausse constante. Il s’accompagne d’une rapide urbanisation, artificialisation des terres et déforestation. La croissance reste donc la priorité absolue des entreprises, des gouvernements et des populations, plutôt que la lutte contre le changement climatique.

Les Etats ne parviennent d’ailleurs pas à s’accorder sur des objectifs chiffrés de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) et de gros émetteurs comme les Etats-Unis, la Russie, le Brésil, l’Australie et le Canada sont dans une logique de free riding. Ils veulent bénéficier des efforts effectués par les autres, notamment par l’Union européenne, sans pour autant jouer le jeu eux-mêmes. Beaucoup de grandes entreprises tendent également à traîner les pieds lorsqu'il s'agit de réduire leurs émissions de CO2. C’est plus particulièrement le cas des grands groupes d’extraction et de production d’énergies fossiles. Résultat, les émissions de GES continuent d’augmenter de façon significative et le réchauffement climatique a un impact de plus en plus tangible.

Sur le plan agricole et agroalimentaire, ce scénario se caractérise par une large diffusion du régime alimentaire occidental basé sur une alimentation carnée et une nourriture transformée et ultratransformée par les industries agroalimentaires. On observe par conséquent un net accroissement de la consommation de viande dans le monde, en particulier dans les pays émergents.

Pour répondre à cette demande alimentaire croissante, la production agricole est de plus en plus intégrée au système industriel. Les agriculteurs deviennent principalement des fournisseurs de matières premières (de « minerai ») à l’industrie en veillant à respecter un strict cahier des charges définie par celle-ci. Ils sont aussi souvent des salariés de grandes firmes agricoles ou de groupes qui ont des activités de production agricole parmi d’autres activités. Se développent par conséquent une agriculture de firmes avec des exploitations géantes pour produire en masse des produits de qualité standard qui recourent aux technologies numériques, aux drones, aux robots et aux biotechnologies en vue d’améliorer les rendements. Cela se traduit par une intensification de la production avec une utilisation massive de produits phytosanitaires, d’engrais chimiques, d’antibiotiques et d’OGM. C’est la généralisation du mode de production brésilien.

La quête de terres cultivables nouvelles – de nouvelles terres agricoles sont exploitées dans certaines régions (Canada, Groenland, Sibérie) suite à la fonte du permafrost et à la grande déforestation de l’Amazonie – et l’« accaparemment » des terres à l’étranger sont des enjeux stratégiques pour les Etats. Le grand symbole de ce scénario est bien évidemment la quasi-disparition de la forêt amazonienne. L’obésité et d’autres maladies liées à la « malbouffe » deviennent un problème de santé publique un peu partout dans le monde.

Même si ce scénario à la brésilienne est envisageable, il présente sans aucun doute cinq inconvénients majeurs. (1) Il ne paraît pas soutenable d’un point de vue environnemental et climatique. (2) Il est vraisemblablement un facteur de dégradation de la santé humaine avec un développement probable des « maladies du progrès ». (3) Il serait largement préjudiciable à une agriculture familiale à la française. (4) Il ferait certainement l’objet d’une faible acceptation sociale dans les pays développés. (5) Les terres devenant rares, à l'instar d’autres ressources nécessaire à la production agricole comme l’eau, ce scénario est également susceptible de favoriser des tensions internationales et régionales, en particulier dans les régions sèches d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient.

(2) Le scénario du monde transhumaniste

Le second scénario est un autre scénario de continuité. Il est celui du tout-techno et de la prédominance des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft), ou de leur équivalent chinois (BATX pour Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), et plus généralement de tous les grands acteurs de la « révolution technologique » (numérique, robotique, intelligence artificielle, internet des objets, Big data, etc.). C’est une variante du premier scénario – tout-marché et tout-global –, mais cette fois dominée par les solutions technologiques et par l’idée selon laquelle l’innovation technologique va permettre de résoudre l’ensemble des problèmes auxquels l’humanité est confrontée, y compris la maladie, la vieillesse, la mort ou encore le changement climatique, via la géo-ingénierie, soit le recours à diverses technologies visant à manipuler et à modifier le climat.

En 2030, un nombre croissant d’activités sont désormais gérées par des intelligences artificielles et des robots. C’est le cas par exemple des transports devenus largement autonomes dans les pays développés. La recherche s’approche de plus en plus de la « singularité » chère à Raymond Kurzweil, c’est-à-dire de ce point de bascule où l’intelligence des machines est appelée à dépasser celle des humains, et on commence à voir de plus en plus d’humains « augmentés ».

Le « solutionnisme » technologique (Evgeny Morozov), à savoir l’idée selon laquelle la technologie peut tout résoudre, s’impose dans tous les domaines, y compris dans l’alimentation et l’agriculture. La nourriture est de plus en plus artificialisée et déconnectée de la nature et du vivant. En 2030, l’industrie ne se contente pas de produire des substituts de viande, d’œuf ou de lait à base végétale ou in vitro. Elle « fabrique » quasiment toute la nourriture sans passer par des denrées végétales ou a fortiori d’origine animale, comme l’a bien montré un article du Guardian publié le 8 janvier 2020 et intitulé « La nourriture conçue en laboratoire va bientôt détruire l’agriculture – et sauver la planète ». Compte tenu de l’impact de la production agricole et notamment de la filière viande sur l’environnement et le climat, de plus en plus de voix se font, en effet, entendre pour prôner la suppression de l’agriculture dite « naturelle », « en plein champ » ou « animale » au profit de ce que l’on appelle le « FarmLab » ou la « eFood ».

Le secteur de l’« agriculture » et de l’alimentation sont aux mains des nouveaux géants que sont les producteurs de substituts de viande comme Beyond Meat ou Impossible Foods, mais aussi des grands groupes du e-commerce tels que Amazon et Alibaba, de la nutrition personnalisée, qui conçoivent pour les catégories les plus aisées des régimes alimentaires sur-mesure sur la base de l’analyse de leur ADN et des caractéristiques de leur microbiote sous la forme de poudres (des imprimantes alimentaires 3D permettant grâce à cette poudre de reconstituer des aliments qui ressemblent à de la nourriture traditionnelle), ou encore de production d’animaux « mutants » génétiquement modifiés pour produire des médicaments ou de la viande pour les plus aisés. Les productions traditionnelles sont de plus en plus rares et le fait de jardins de particuliers ou de micro-fermes notamment dans le cadre de communautés alternatives off the grid. Le grand symbole de ce scénario est que l’on assiste à un processus de disparition progressive des élevages indépendants et donc d’extinction des bovins.

Même si ce scénario apparaît plus compatible avec l’enjeu climatique, il implique la fin de l’agriculture et donc de l’alimentation telle qu’on les connaît et sans aucun doute une remise en cause radicale de la liberté individuelle. Ce rêve transhumaniste d’une humanité de plus en plus déconnectée des « contraintes » liées à la nature serait à coup sûr un cauchemar plus qu’un rêve.

(3) Le scénario de la démondialisation

Le troisième scénario est un scénario de rupture. Donald Trump est triomphalement réélu en novembre 2020. Le Brexit est une réussite pour le Royaume-Uni qui connaît un « miracle économique » et qui devient, comme certains le souhaitaient, le « Singapour européen ». Après la France en 2022 et l’Italie, la plupart des pays développés voient des populistes et des nationalistes arriver au pouvoir dans un contexte de peurs croissantes d’avoir à faire face à de gigantesques flux migratoires, comme l’Europe a pu en connaître en 2015, mais cette fois liés à l’impact du changement climatique, notamment en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. De leur côté, les grands Etats émergents deviennent soit des démocraties de plus en plus illibérales (Brésil, Inde), soit des régimes de plus en plus autoritaires (Chine, Russie, Turquie). En 2030, 11 Etats ont quitté l’Union européenne qui n’est plus qu’une coquille vide.

On assiste alors à un processus généralisé d’augmentation des droits de douane, de fermeture des frontières aux marchandises et aux hommes et de relocalisation de l’économie. Le grand symbole de ce scénario est la dissolution de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) dans l’indifférence générale. Ces populistes sont pour la plupart des climatosceptiques, mais le processus de déglobalisation conduit tout de même à limiter la hausse des émissions de gaz à effet de serre.

Sur le plan agricole et alimentaire, cela se traduit par une renationalisation des politiques agricoles en Europe, un protectionnisme agricole, une priorité accordée à la souveraineté agricole et alimentaire avec des politiques incitatives, et mêmes quelquefois coercitives, visant à favoriser un locavorat et, dans certains cas, une politique de rationnement des importations agricoles et de produits alimentaires exotiques. En conséquence, les échanges agricoles internationaux s’effondrent.

Cela s’accompagne de nombreuses tensions internationales liées notamment à une lutte féroce pour des ressources agricoles de plus en plus rares (terre, eau, phosphate, etc.) et à l’utilisation de l’arme agricole et alimentaire par de nombreux Etats, notamment les Etats-Unis et la Russie. Beaucoup d’Etats importateurs nets de denrées alimentaires, en particulier de céréales, sont très fragilisés. La stabilité de la zone Afrique du Nord-Moyen-Orient n’est plus assurée. Un grand nombre de pays de cette zone sombrent dans des guerres civiles particulièrement sanglantes, tandis que les courants islamistes deviennent de plus en plus populaires dans la région. Tout ceci favorise d’importants flux migratoires en direction de l’Europe.

Le grand symbole de ce scénario est la fermeture massive des restaurants japonais dans la plupart des pays développés. La liberté de choix du consommateur se réduit et les prix des denrées alimentaires sont orientés à la hausse. Les producteurs voient quelques avantages à être protégés par des barrières douanières élevées, mais souffrent aussi de l’explosion du coût des importations de certaines matières premières ou de fournitures telles que les tourteaux de soja pour nourrir le bétail. Les marchés d’exportation se sont aussi fortement réduits.

(4) Le scénario du régime écologiste coercitif

L’éco-anxiété à propos du changement climatique devient de plus en plus palpable dans les sociétés développées. En Europe, chaque été est désormais marqué par des épisodes caniculaires et de sécheresses, suivis d’inondations spectaculaires à l’automne. C’est également le cas aux Etats-Unis ou en Chine. L’arrivée massive sur le marché du travail et électoral de la génération Z incarnée par la figure de Greta Thunberg, tandis que la génération Y des Millennials joue un rôle de plus en plus important dans les sociétés riches, tout ceci favorise la montée en puissance des courants écologistes.

Les partis politiques écologistes sont de plus en plus intégrés à des coalitions gouvernementales sur le modèle autrichien de 2020 avec une coalition entre conservateurs et Verts. Sous la pression des associations écologistes, mais aussi de plus en plus des sociétés, les Verts au pouvoir incitent fortement à la mise en place de mesures de plus en plus coercitives qui ont pour dessein de modifier le comportement des individus et les pratiques des acteurs économiques. Dans le débat qui oppose les pourfendeurs des mesures liberticides à ceux qui dénoncent les écocides, ces derniers finissent par l’emporter. Cela conduit à une multiplication des « Green New Deals » et progressivement à un changement de modèle vers un monde post-carbone et même post-croissance. Le grand symbole de ce scénario est l’interdiction des vols long courrier pour des motifs de loisirs. Parallèlement, les grandes entreprises les plus réfractaires vis-à-vis de cette transition écologique, comme les grands groupes pétroliers, font l’objet d’actions de sabotages économiques de plus en plus spectaculaires de la part de groupes écologistes radicaux.

Ce scénario comprend une version douce, qui se traduit par une limitation de la liberté de choix individuelle concernant l’alimentation par la loi, les assurances (Sécurité sociale ou assurances privées) et les normes sociales au nom de la santé des individus (réduction imposée de la consommation de viandes et de produits transformés par les industries agroalimentaires) et de la lutte contre le changement climatique (limitation de la production et de la consommation de viande, rationnement de certains produits importés). La version dure correspond à une gestion plus autoritaire de la pénurie et du rationnement par l’Etat dans une logique qui est qualifiée d’« économie de guerre » face à l’urgence climatique. Les ressources agricoles et alimentaires sont alors centralisées et gérées par l’Etat.

Le scénario du régime écologiste coercitif conduit à une relocalisation de l’économie suite à l’adoption d’importantes taxes carbone, à une réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi à des tensions sociales importantes à partir du moment où le prix d’un certain nombre de biens augmente, mais aussi à des tensions entre générations et entre les catégories défavorisées et les élites qui ne respectent pas toujours la logique de frugalité et de rationnement.

Sur le plan agricole et alimentaire, le mot d’ordre est celui de la généralisation de l’agroécologie. La loi et la pression de la société et de la société civile imposent la fin de l’utilisation des produits phytosanitaires, d’engrais chimiques et d’antibiotiques, du recours aux biotechnologies et de l’élevage intensif avec, dans un premier temps, des sanctions fiscales, puis, dans un second temps, une interdiction au sens strict de ces pratiques. Cela se traduit par une réduction de la taille moyenne des exploitations agricoles, le grand retour de la polyculture-élevage et le développement d’une agriculture urbaine, mais aussi par une fronde des agriculteurs dans de nombreux pays, qui dénoncent une vaste entreprise de ce qu’ils appellent une politique de « collectivisation » de l’agriculture et même, pour certains, de « dékoulakisation ». Cela conduit à des tensions de plus en plus fortes entre ces agriculteurs et le reste de la société.

On observe une nette décroissance de certaines consommations alimentaires, en particulier de la viande, des produits alimentaires industriellement transformés et de certains produits importés liée à la fois aux restrictions officielles, à des pénuries assez fréquentes liées à de mauvaises récoltes et à l’accroissement significatif de leur prix.

(5) Le scénario de l’« effondrement »

Le cinquième scénario est celui de l’« effondrement » de la civilisation industrielle auquel s’attendent et se préparent collapsologues et autres néo-survivalistes. C’est en fait le scénario de l’hyperglobalisation qui tourne mal. La poursuite d’un développement économique fortement émetteur de gaz à effet de serre provoque à un moment donné un effondrement plus ou moins prononcé et plus ou moins lent lié notamment à l’épuisement de certaines matières premières vitales pour le fonctionnement de l’économie et/ou à un impact plus précoce et significatif que prévu du réchauffement climatique.

Cet effondrement, qui est défini par l'ancien ministre de l’Environnement Yves Cochet, comme un « processus à l’issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, etc.) ne sont plus fournis (à un coût raisonnable) à une majorité de la population par des services encadrés par la loi », se traduit aussi par un effondrement des structures étatiques qui ne sont plus en mesure de répondre aux besoins de base des populations (nourriture, eau, électricité, etc.) et d’assurer leur sécurité.

Il provoque un état de panique généralisé des populations dans une situation totalement anarchique dans une partie notable des territoires qui se caractérise par des violences, des pillages et une grande insécurité. Celles-ci ont trois types de réactions spécifiques : (1) une logique de type survivaliste à la Mad Max de la part de certains petits groupes ou d’individus armés, (2) des poches ultraprotégées pour les plus riches qui avaient anticipé cet effondrement en aménageant des lieux spécifiques, notamment des abris antiatomiques, et (3) le développement de petites écocommunautés résilientes et solidaires qui ressemblent quelque peu à des ZAD. C’est bien évidemment le scénario le plus noir de la « fin d’un monde », plus que du monde à proprement parler, dont le grand symbole est une grande pénurie de pétrole.

Sur le plan agricole et alimentaire, on assiste également à un effondrement dans un contexte où il n’y a plus de pétrole, de modes de transport par véhicules à essence, de circuits commerciaux classiques, de protection des exploitations et des agriculteurs, etc. etc. C’est donc une logique de survie alimentaire qui prédomine où chacun essaie de se débrouiller comme il le peut pour pouvoir produire et se nourrir. Il ne reste que quelques rares micro-fermes qui sont d’abord dans une logique autarcique.

(6) Le scénario de la « résilience »

Enfin, le sixième et dernier scénario est celui, beaucoup plus optimiste, de la résilience. Face à la prise de conscience de l’urgence climatique, sous la pression de sociétés dans lesquelles les individus appartenant aux générations Y et Z sont de plus en plus nombreux et influents et suite à diverses catastrophes climatiques, comme les incendies en Australie en 2019-2020, les canicules en Europe chaque été depuis 2018, les grandes inondations en Chine en 2021 et la submersion de Venise en 2023, les Etats, malgré leurs désaccords et leurs intérêts divergents et sous l’impulsion de l’Union européenne, de la Chine et des Etats-Unis sous une administration démocrate depuis l’élection de novembre 2020, décident de coopérer à l’échelle internationale et d’agir autour d’objectifs précis, chiffrés et contraignants de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Parallèlement, les principaux acteurs (institutions internationales, gouvernements, acteurs économiques et organisations de la société civile) choisissent d'agir ensemble pour favoriser une grande transition économique, et d’abord énergétique, dans l’objectif de décarboner l’économie sur le modèle de ce qui a pu être fait, par exemple, pour lutter contre le « trou » de la couche d’ozone. Cette transition s’opère également au niveau des territoires et des agglomérations. Selon les endroits, cette grande transition est plus axée sur le recours à des technologies « vertes », à savoir des innovations technologiques au service de la protection de l’environnement, ou bien sur une vision pragmatique de l’écologie conçue avant tout comme une incitation à innover.

Et cela marche. Les émissions de gaz à effet de serre sont stabilisées dans un premier temps, avant de se réduire progressivement à l’approche de 2030. Les acteurs économiques ont compris qu’il était de leur intérêt à terme de jouer le jeu de cette transition, tandis qu’une partie notable de la société civile a mis de l’eau dans son vin pour soutenir et accompagner cette bonne volonté des gouvernements et des grandes entreprises. Le grand symbole de ce scénario est l’institution d’une Organisation mondiale de l’environnement.

Sur le plan agricole et alimentaire, ce scénario de résilience se caractérise par une grande transition agricole et alimentaire avec, selon les pays, une orientation plus axée sur l’agroécologie ou plus axée sur une Agtech basée sur une agriculture de précision et le recours aux biotechnologies.

Cette alliance des organisations internationales, des gouvernements, des grandes entreprises et des principales ONG se traduit par l’adoption de régimes alimentaires beaucoup moins carnés, le développement d’une production bio ou sans résidus de pesticides dans de vastes exploitations, l’explosion du marché des substituts de viande et d’autres produits d’origine animale ou du marché des protéines animales alternatives (par exemple à base d’insectes), la montée en puissance d’une agriculture urbaine, notamment via des fermes verticales, et de micro-fermes exploitées par de jeunes néo-ruraux s’appuyant sur des pratiques agroécologiques dans une logique militante, et enfin le maintien de nombreuses exploitations familiales assez traditionnelles qui produisent une alimentation de qualité plutôt haut de gamme.

Ce scénario paraît être le plus souhaitable, même si, en l’état actuel, il est loin d’être le plus réaliste.

En conclusion...

Chacun peut se faire une idée de ce qui est envisageable et souhaitable. Le plus probable est que les caractéristiques de ces différents scénarios – la soif de consommation pour le scénario de l’hyperglobalisation, l’impact des technologies pour le scénario transhumaniste, l’arrivée au pouvoir de populistes et la fermeture des frontières pour le scénario de la déglobalisation, une pression de nature coercitive sur les individus et les entreprises pour le scénario du régime écologistes coercitif, des « chocs » de pénurie pour le scénario de l’effondrement et un verdissement de l’économie pour le scénario de la résilience – ne seront peut-être pas valables à l’échelle globale, mais plutôt à celle d’une région, d’un pays ou d’un territoire spécifique.

Il est aussi évident que le monde de 2030 sera tout à fait différent du nôtre et sera impacté par l’évolution, la diffusion et l’acceptabilité des technologies, les effets du réchauffement climatique, la capacité des principaux acteurs (les différents Etats, les institutions internationales, les gouvernements, les acteurs économiques et les organisations de la société civile) à s’entendre et à travailler ensemble, le renouvellement des générations avec la montée en puissance des générations Y et Z, l’évolution des rapports entre les élites et les catégories populaires (et donc aussi celle des inégalités et des perceptions en la matière).

Comment va-t-on gérer collectivement ces grandes mutations technologiques, politiques, économiques et sociétales ? Comment va-t-on parvenir à rendre compatibles la nécessité de décarboner l’économie, la soif de consommation des pays émergents, le risque de « chocs » de pénurie, et la rupture consommée entre les catégories populaires et les élites ? Et quelles sera l’impact de ces différentes mutations sur l’agriculture et l’alimentation ? Là aussi, comment va-t-on pouvoir concilier une production agricole qui soit compatible avec la lutte contre le changement climatique avec une production en quantité et en qualité qui permette de garantir une sécurité alimentaire mondiale et de faire vivre dignement les agriculteurs ? Voici sans aucun doute les défis majeurs auxquels nous allons devoir faire face dans la décennie à venir.


En savoir plus : https://www.lejdd.fr/Societe/non-la-decennie-2010-ne-finira-pas-le-31-decembre-2019-3939209 (article du jdd.fr expliquant que la décennie 2010 se terminera le 31 décembre 2020) ; https://wikiagri.fr/articles/quatre-scenarios-identifies-pour-lagriculture-en-france-a-lhorizon-2040/12022 (article dans wikiagri.fr de 2017 sur le rapport « Quel avenir pour l’agriculture ? Les 4 scénarios en 2040 » publié sous l’égide de l’ACTA) ; https://www.cirad.fr/publications-ressources/edition/etudes-et-documents/agrimonde (synthèse de l’étude « Agrimonde » de l’INRA et du CIRAD, 2018) ; https://www.theguardian.com/commentisfree/2020/jan/08/lab-grown-food-destroy-farming-save-planet (article du Guardian du 8 janvier 2020 sur la fin de l’agriculture). La définition de l’effondrement par Yves Cochet a été citée dans l’ouvrage de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (Seuil, 2015).


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  • 5Commentaire
  • #1

    Comme les rivières françaises sont massivement polluées par les stations d'épurations il fallait trouver un moyen de se débarrasser des polluants qui se déposent ( avec les sédiments ) dans le lit des rivières alors l’administration (pour répondre à la directive européenne) à mis en place la continuité écologique. En cassant les barrages les sédiments ne se déposent plus, ils rejoignent la mer avec les polluants et on a même fait croire que c'était naturel (renaturation) .

    Toutes les terres agricoles sont composées de sédiments , pendant des millions d’années les sédiments se sont déposés dans le lit des rivières pour former des plaines sédimentaires fertiles, si maintenant on évacue les sédiments ce sont les sols qui vont disparaitre.

    Le nettoyage systématique des rivières pour qu'elles retrouvent un aspect naturel est une vision purement "carte postale" et bobos de la nature. Dans les forets primaires les rivières sont naturellement encombrées de débris végétaux qui ralentissent le débit en créant des zones humides utiles à la flore et à la faune. Dans un écosystème forestier (de feuillus) la répartition des pluies et la suivante : 10% d'évaporation, 60% d'évapotranspiration et 30% d'infiltration, les rivières étant le drainage naturel des sols, si elles rejettent plus de 30% des précipitations du bassin versant c'est que la végétation n'aura pas assez d'eau pour entretenir le cycle et ce qui provoquera une désertification. Les sols forestiers retiennent 70% des précipitations parce qu'ils contiennent beaucoup de matières organiques.

    Les barrages ont été construits pour avoir de l'eau et de l'énergie propre, les détruire alors qu'on manque d'eau et d'énergie s'apparente plus à une suicide collectif qu'à une renaturation !

    L'irrigation qui a été trop longtemps stigmatisée n'exploite que la partie nécessaire au climat ( les 70% d’évapotranspiration et d'évaporation) , si le cycle est coupé l'été c'est justement par manque de végétation et donc par manque d'irrigation. https://www.mediaterre.org/actu,20200503184212,1.html

  • #2

    les labels "bas carbone" ont été inventé au moment ou on voulait relancer l'énergie nucléaire ... l'augmentation du taux de CO2 dans l'atmosphère n'a strictement rien à voir avec le dérèglement climatique !

    L'atmosphère a deux effets indissociables : l’effet de serre et l'effet parasol ! l'effet parasol nous protège la journée (sinon la température atteindrait 150°c) et l'effet de serre nous protège la nuit (sinon la température serait à -168°c) . Si on assiste à de fortes canicules l'été c'est justement par manque de vapeur d'eau (principal gaz à effet de serre) .

    La température des continents se régule toute seule à condition que le taux d’évaporation augmente proportionnellement à la chaleur ! comme au dessus des océans et des forets ! C'est l'évapotranspiration qui absorbe les 2/3 de l'énergie solaire reçu par les sols (chaleur latente) pour la restituer dans le haut de la troposphère.

    Les zones tempérées de la planète sont caractérisées par la présence d'eau ou de végétation, et c'est justement quand les continents arrêtent de "transpirer" que la désertification s'installe ! Avant de perdre ses arbres le Sahara était une forêt !

    La répartition des pluies dans un écosystème forestier est la suivante : 10% d'évaporation, 60% d'évapotranspiration et 30% de ruissellements (interne et externe) ! Avec des surfaces minérales cette répartition n'est pas respectée, la chaleur est stockée dans les sols et les canicules s'installent !

    En climatologie, la végétation ne consomme pas d'eau, elle apporte des pluies dans un rapport 2/3 1/3, 2 litres d'eau évaporés = 3 litres de pluie, le bilan hydrique de la végétation est toujours positif ! 70% des pluies continentales proviennent de l'évapotranspiration et seulement 30% de l'évaporation en mer !

    Les surfaces végétales sont les seules à évacuer la chaleur, entretenir le cycle de l'eau, baisser l'albédo des sols, stocker de l'énergie solaire sous forme de biomasse, protéger et nourrir la biodiversité.

    Notre référence climatique c'est la forêt de feuillus (sur tous les continents, on ne plante pas de conifères en Afrique) , plus la densité végétale de notre environnement sera importante mieux on vivra !

    Ce sont bien les activités humaines qui ont déréglé le climat mais uniquement par la dé-végétalisation des surfaces l'été (villes et campagnes) et donc le non respect des saisons !

    En France nos forets sont vertes l'été il faut que nos champs soient verts au même rythme. les cultures d'hiver ne sont pas gênantes à condition qu'elles soient suivies d'un couvert végétale vivant l'été !

    Les conifères "consomment" deux fois moins d'eau que les feuillus, donc ils apportent deux fois moins de pluies ... résultat : nos forêts de conifères brulent tous les étés ! https://www.mediaterre.org/actu,20200503184212,1.html

  • #3

    50cm de neige fin septembre dans les Pyrénées … et on nous avait promis 10°c de réchauffement climatique ???

    Nicolas Hulot, le ministre de la Transition écologique du gouvernement d’Édouard Philippe, a dévoilé le 6 juillet 2017 son plan climat. Il devait dessiner la stratégie de la France pour limiter ses émissions de gaz à effet de serre … il a juste oublié que le principal gaz à effet de serre a toujours été la vapeur d’eau (60% source GIEC)

    Nous sommes bien victimes d’un dérèglement climatique majeur mais provoqué par le manque de vapeur d’eau dans l’atmosphère, donc le manque d’évaporation l’été sur les continents lui même provoqué par la dé-végétalisation des sols !

    Sol nu sol foutu : http://pasdeclimatsanseau.unblog.fr/2020/09/27/sol-nu-sol-foutu/

    l’apparition des coquelicots est un signe de désertification …

  • #4

    les inondations mortelles ne sont pas des fatalités mais le résultat logique d'une très mauvaise gestion des eaux de surface La Nouvelle Aquitaine est devenue l'exemple parfait de ce qu'il ne faut surtout pas faire en matière de climat, d'eau et de biodiversité, si on ne réagit pas dans moins de deux ans ce sera un désert ravagé par des crues mortelles tous les hivers ...

    j'ai lancé une pétition sur l'eau et l'agriculture : https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-54

  • #5

    couper l'eau dans les champs pour alimenter des villes qui ne recyclent pas l'eau , ce n'est pas de la résilience mais un suicide collectif ... d'ailleurs toutes les sectes se servent de apocalypse pour organiser de vastes suicides!

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