Le lupin, la petite graine aux grandes ambitions

En Loire-Atlantique, Christophe Valin se lance dans le lupin, culture rémunératrice et intéressante dans la rotation, à destination de l’alimentation humaine, avec un nouvel itinéraire cultural pour améliorer les rendements. 

Pour dédensifier, Christophe Valin a utilisé un semoir à maïs plutôt qu’à céréales. © Coline Champenois

Après des pluies diluviennes et des crues historiques, fin février le ciel de Loire-Atlantique était dégagé. Les travaux agricoles ont redémarré et c’est entre deux épandages d’engrais que Christophe Valin est passé voir sa parcelle de lupin, à La Planche, au sud de Nantes. « Elle est bien réussie » se félicite l’agriculteur en regardant les rangs bien nets. Il avait déjà testé cette culture en 2022 et 2023, sans obtenir les résultats escomptés en termes de rendement. « La parcelle était belle, un beau champ vert, mais la première année, j’ai eu seulement 22 quintaux par hectare de rendement et la deuxième année 18 q/ha », raconte le quinquagénaire. En 2025, il a réitéré l’expérience, en changeant notamment la densité de plantation. Fin février, même s’il est impossible de préjuger de la récolte à venir, la culture semble partie pour faire un bon rendement. L’agriculteur s’est installé en 1992 sur les 40 ha de la ferme familiale, en mettant en place un élevage de lapins. Aujourd’hui, sa ferme compte 512 cages mères de lapins et 98 ha de SAU sur deux sites : Vieillevigne, l’historique et La Planche, village voisin, où il a repris les surfaces d’une ferme laitière. Par ordre d’importance décroissant, sa rotation compte du blé, du maïs grain, du tournesol, de la féverole, du lupin et de la betterave porte-graine potagère. En 2025, il a implanté près de 5 ha de lupin, mais prévoit déjà d’en mettre en septembre prochain 8 ha, voire 10 à 12 ha si les rendements sont à la hauteur cette année. Actuellement, la culture est assez peu développée en France : 5 000 ha en 2025 (d’hiver et de printemps), dont 2 000 ha chez Terrena. Le groupe coopératif de l’Ouest, plus gros producteur français de lupin avec 250 producteurs, a de grandes ambitions pour cette culture.

60 % pour l’alimentation humaine

À 60 %, le lupin blanc doux français est collecté à des fins de nutrition humaine, comme chez Christophe Valin. La graine est notamment travaillée par Inveja, filiale du groupe Terrena produisant des ingrédients pour l’industrie agroalimentaire. « Il y a en ce moment une demande forte d’un client italien pour des pâtes enrichies au lupin, qui se vendent bien », illustre Denis David, directeur adjoint de Cérience, la filiale semences de Terrena, et chef du projet Arsene sur le lupin (lire encadré). La graine protéagineuse peut aussi être utilisée en alimentation animale, comme alternative au soja (lire encadré). Si les surfaces sont actuellement peu développées, c’est principalement en raison du manque d’attractivité de la culture et de débouchés limités. « Le lupin d’hiver fait en moyenne 25 q/ha, avec une certaine variabilité expliquée par un manque de maîtrise de l’itinéraire cultural, pose Denis David. Notre objectif, c’est d’aller chercher environ 20 % de rendement supplémentaire pour atteindre 30 q/ha. Il faut que la culture soit attractive pour les producteurs et le premier levier, c’est le rendement ». Dans l’Hexagone, deux fenêtres de semis sont possibles. « Au nord de la Loire, on cultive plutôt du lupin de printemps, semé en mars », indique Denis David, précisant que la culture n’aime pas le calcaire actif : « Elle chlorose. Elle a besoin de sols à tendance un peu acide et sains ». Au sud de la Loire, c’est le lupin d’hiver qui est privilégié avec l’avantage d’une floraison plus précoce, limitant les risques de coup de chaleur en mai pouvant faire avorter les fécondations. 

Parmi les clients d’Inveja, l’italien La Molisana, proposant des pâtes enrichies au lupin.
Parmi les clients d’Inveja, l’italien La Molisana, proposant des pâtes enrichies au lupin. © C. Champenois

Un projet de recherche pour booster la production et les débouchés

Débuté en 2024, le projet Arsene a pour but de développer significativement la culture du lupin. Cinq ans de travaux sont prévus avec un budget de 3 M€, dont 1,75 M€ financé par la BPI. Le groupe Terrena est tête de file du projet, au sein duquel il est représenté à plusieurs titres : le semencier Cérience pour la génétique, la coopérative pour la production et la collecte, la production d’aliments pour animaux, et avec Inveja, filiale produisant des ingrédients pour l’agroalimentaire. Sont aussi impliqués les instituts techniques Terres Inovia et Idele, INRAE et Biolie, une entreprise de cosmétiques. « Dans la mesure où nous maîtrisons toute la chaîne, l’idée est de développer le lupin à l’échelle du groupe de façon à pouvoir dupliquer ensuite ces travaux », explique Denis David, chef de projet Arsene. Les axes de travail sont pluriels : améliorer la génétique avec les travaux de Cérience, l’itinéraire technique, et stimuler les débouchés en alimentation humaine et animale. D’ici à 10 à 15 ans, Terrena vise 12 500 ha sur sa zone, soit la moitié des 25 000 ha espérés à l’échelle nationale.

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Semoir à maïs pour dédensifier

C’est ce lupin qu’a choisi Christophe Valin, de variété Orus. Pour le producteur, l’avantage de semer en septembre est que les conditions climatiques sont bonnes. Il a choisi une parcelle d’un seul tenant de près de 5 ha, drainée, avec un sol sablo-limoneux. Après un blé, il a labouré avant de réaliser deux faux-semis, et de préparer finement son sol. Le semis a été réalisé mi-septembre avec un combiné herse rotative Lemken et semoir à maïs et une densité faible : 18 graines/m², contre 30 à 35 graines/m² lors de ses précédents essais. « C’est important de ne pas en mettre trop, sinon on favorise notamment les maladies  », précise Hervé Graton, technico-commercial chez Terrena, ajoutant que la culture a besoin de place pour son développement racinaire. D’où l’intérêt pour lui d’utiliser un semoir à maïs pour dédensifier et non un semoir à céréales, ce qui est aussi possible. Il rappelle en outre l’importance de ne pas avoir de résidus organiques de la culture précédente pour éviter des problèmes de mouche des semis. Dans une partie du bas de la parcelle où l’eau circule moins bien, Christophe Valin a buté les rangs pour permettre un meilleur écoulement. « Il y a un autre avantage au lupin, ajoute-t-il : Contrairement au colza, il ne bouche pas les drains ». Pour le producteur, la clé, outre la densité de semis, c’est la maîtrise du désherbage, en mouillant bien. « Je suis passé avec 400 l d’eau par hectare  », chiffre l’agriculteur. « Traiter avec le bon volume d’eau est une composante importante de la réussite  », reconnaît Hervé Graton. En post-semis, Christophe Valin a appliqué de la pendiméthaline associée à de la clomazone et de l’isoxabène. Un rattrapage a été fait en décembre sur graminées avec de la propyzamide. « Il n’est pas toujours nécessaire, commente Hervé Graton. Tout dépend de la parcelle et des conditions de l’année ». Côté fertilisation, si aucun apport d’azote n’est nécessaire, attention à avoir des niveaux suffisants de potasse. Quant au phosphore, « les racines du lupin ont la faculté de transformer le phosphore non assimilable en assimilable  », explique Denis David. Encore un atout de la petite graine.

Grâce à ses nodosités, le lupin assure sa fertilisation azotée.
Grâce à ses nodosités, le lupin assure sa fertilisation azotée. © C. Champenois

Attention à l’anthracnose

Côté bioagresseur, l’ennemi du lupin, c’est l’anthracnose, causée par des champignons. Pour lutter contre la maladie, Christophe Valin reçoit des informations de Terrena, et il passe régulièrement observer la parcelle en période de risque. Quand un foyer est détecté, il déclenche un traitement. Il envisage deux fongicides à la floraison. En même temps, il prévoit d’appliquer un biostimulant foliaire, à base de bore et molybdène. Quant à irriguer, Christophe Valin verra selon les conditions de l’année. Le lupin se récolte la première quinzaine d’août « à 14 % d’humidité  », précise Hervé Gratton. Il mesure alors environ 80 cm de haut. Pour sa part, Christophe Valin délègue à une entreprise de travaux agricoles : « ll faut savoir bien régler la batteuse. C’est assez technique » . Si pour lui « c’est une culture qui demande encore de l’apprentissage  », le producteur estime qu’elle n’est pas trop chronophage, à condition de bien réussir le semis et le désherbage. « Si j’arrive à atteindre 25 q/ha, la marge sera nettement meilleure qu’avec un colza. Mais il faut apprendre à maîtriser le lupin ». 

Un atout pour limiter la dépendance au soja importé

« Le lupin a des atouts pour participer à l’autonomie protéique de la France », met en avant Denis David. Actuellement, certains éleveurs, en particulier en bovins, cultivent la graine afin de l’intégrer dans les rations de leurs animaux, en autoconsommation, pour apporter une complémentation protéique. « C’est une alternative au soja permettant de gagner en autonomie », ajoute le chef de projet Arsene. Si la graine est encore peu utilisée par les fabricants d’aliments du bétail, des travaux sont menés en porc et volaille par Terrena nutrition. Avec des premiers résultats « très intéressants », commente Denis David, qui ajoute : « le lupin a une carte à jouer dans le marché des matières premières riches en protéines car sa graine est concentrée à 35 % en protéines, rivalisant avec la graine de soja, et étant bien plus concentrée que les graines de pois et de féverole, par exemple ». Pour lui, aujourd’hui, le lupin n’est pas référencé car l’offre est insuffisante. En stimulant la production, l’idée serait donc de pousser les fabricants à intégrer cette matière première supplémentaire dans leurs produits. 

470 €/t minimum

Car côté rémunération, pour les lupins destinés à Inveja, Terrena assure un prix minimum garanti de 470 € /tonne et une aide de 100 €/ha pour l’achat de semences, auxquelles s’ajoutent une aide PAC protéagineux. « Sur le secteur, j’ai vu des parcelles à 37 q/ha, témoigne Hervé Graton. J’ai de plus en plus de producteurs qui en font et en refont ». Le technicien suit une petite centaine d’hectares de lupin. La culture est aussi bénéfique pour la succession culturale, met en avant Denis David :  « Comme toutes les légumineuses, le lupin restitue de l’azote à la culture suivante. En outre, il a un pouvoir structurant très fort avec un pivot puissant  ». Christophe Valin prévoit d’implanter un blé derrière son lupin après avoir déchaumé et passé un fissurateur. « Mais surtout, il ne faut pas labourer, car tout l’azote est en surface », ajoute le producteur. Hervé Graton abonde : « On économise un labour et on gagne 60 unités d’azote, qui sont aujourd’hui à 90 €/ha ». De quoi susciter de l’enthousiasme pour la petite graine. 

Du lupin d’hiver en fleur, début mai 2025
Du lupin d’hiver en fleur, début mai 2025. © C. Champenois