Si la cogénération a permis à la ferme France de mettre le pied à l’étrier de la méthanisation depuis une vingtaine d’années, elle semble aujourd’hui devoir s’effacer devant l’injection. Alors que la production de gaz a retrouvé une dynamique de développement remarquable, les installations dédiées à l’électricité, faute de rentabilité suffisante, ont la tentation de se tourner vers l’injection.
« C’est bien simple, nous n’arrivons plus à couvrir la demande de construction d’unités de méthanisation ! Sur le dernier exercice, nous avons multiplié notre chiffre d’affaires par trois », calcule Guillaume Labarrière, directeur général de l’entreprise AgriPower, spécialisée dans la construction d’unités de méthanisation. La vingtaine d’exposants dédiée à la production de gaz sur le Sommet de l’Élevage en ce début d’octobre confirme ce renouveau.
En cause, la modification des tarifs d’achat durant l’été 2024 qui a permis de redynamiser une filière en plein marasme. « Fin 2023, nous étions à 11 TWh injectés sur le réseau, pour un objectif de 44 TWh en 2030. Avec le guichet unique pour recevoir les dossiers, c’est un eldorado pour les créations d’unités », assure le dirigeant. En parallèle de l’augmentation des tarifs d’achats, les certificats de production de biogaz (CPB) entrent progressivement dans la danse et vont permettre le développement d’unités plus importantes n’ayant pas accès à ces tarifs préférentiels. Les CPB sont un dispositif mis en place par l’État qui impose aux fournisseurs de gaz d’acheter une part définie de leur volume en gaz renouvelable.

« Il y a plusieurs modèles de méthanisation qui se développent en parallèle avec des unités allant de 80 à 800 Nm3/h. Les plus grandes unités sont des méthanisations territoriales, alors que les plus modestes sont des installations agricoles », confirme Guillaume Labarrière, tout en rappelant que 85 à 90 % du gisement d’intrants est agricole.
Garantir la transmission
À travers ce regain de constructions d’unités de méthanisation à la ferme, Wilfried Brunelière, chargé de développement biométhane chez GRDF pour l’Allier et le Cantal, voit une approche permettant d’assurer la transmission des exploitations. « Sur mon secteur, nous avons 3 projets d’injection avec des jeunes qui rejoignent l’exploitation familiale », détaille-t-il. Pour lui, la méthanisation permet de transmettre de l’activité. « Dans une période où l’élevage bovin va bien, beaucoup y voient un investissement permettant de sécuriser le revenu pour l’avenir », assure-t-il. Wilfried Brunelière confie également compter sur les développements de projets portés par des agriculteurs qui ont déjà une unité de méthanisation pour augmenter les volumes de gaz injectés dans le réseau. « Les 1ᵉʳˢ projets sont souvent dimensionnés très raisonnablement par les exploitants. Il y a une plage de développement possible par phases. J’observe par ailleurs des agriculteurs qui rachètent une seconde ferme et qui montent une nouvelle unité », développe-t-il. Sur les projets agricoles, il évoque des capacités en moyenne de 100 à 110 Nm³/h.

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Des solutions pour rester en cogénération
Certaines unités, soit trop petites, soit souhaitant conserver la production de chaleur de la cogénération, n’opteront pas pour la conversion vers l’injection lorsque leur contrat d’obligation d’achat se terminera. Plusieurs portes s’ouvriront alors pour elles. La première est la possibilité de vendre l’électricité sous forme de power purchase agreement (PPA – Contrats d’achat d’électricité). Très concrètement, il s’agit de contrats de gré à gré avec un consommateur d’électricité, soit une entreprise locale souhaitant verdir son approvisionnement, soit l’un des grands fournisseurs d’électricité.
Une autre approche plus novatrice repose sur l’autoconsommation collective. Cette démarche, récemment autorisée par la loi, consiste à établir un contrat avec des riverains, dans un rayon de 20 km en milieu rural, et de leur vendre de l’électricité à travers une contractualisation dans le temps. Un moyen de redorer le blason de la méthanisation à l’échelle très locale et de se prémunir des aléas des prix de l’électricité, que ce soit pour l’agriculteur ou les consommateurs.
La tentation de la conversion pour la cogénération
Si l’injection a le vent en poupe, le sort de la cogénération est tout autre. « On arrive au bout du système. Sur ces unités installées depuis 20 ans, le constat est que le process n’a pas toujours été maîtrisé, que la taille moyenne des méthaniseurs n’était pas forcément adaptée et la perte de chaleur impacte le rendement », détaille Wilfried Brunelière. Dans ce contexte, l’État autorise les producteurs depuis septembre 2025 à casser leur contrat d’obligation d’achat d’électricité pour convertir leur unité à l’injection, à la production de gaz porté, de bioGNV ou de chaleur. Les premières unités mises sur pied il y a 15 ans n’auront même pas besoin de passer par cette étape puisque leur contrat d’obligation d’achat arrive à terme. La question de la conversion vers l’injection se pose donc plus que jamais. « Nous commençons à discuter avec les porteurs de projet. La question concerne notamment le dimensionnement. Dois-je garder mon unité en l’état, l’agrandir ou encore m’associer avec mes voisins pour augmenter les intrants méthanisables ? » questionne Wilfried Brunelière. Lors du Sommet de l’Élevage, un premier critère émerge des acteurs de la filière pour réussir cette conversion. L’unité de cogénération doit afficher un potentiel de producteur minimum de 250 kWe. Sous ce seuil, la conversion ne sera pas rentable. De fait, le passage d’une technologie à l’autre ne se fait pas à moindre coût. L’injection nécessite d’investir dans un épurateur dont le coût se chiffre à 1 million d’euros, auquel il faut ajouter plusieurs centaines de milliers d’euros de raccordement au réseau. « Pour les exploitants qui voudraient se convertir, il y a aussi un enjeu de délai. Ils sont nombreux à arriver à la date de maintenance du moteur de cogénération qui représente plusieurs centaines de milliers d’euros. S’il y a un projet de conversion à l’injection, il faut le réfléchir avant cette maintenance », met en garde Wilfried Brunelière.

Faire face à la grogne des riverains
Plus d’un projet de méthanisation en France s’est frotté au mécontentement des habitants du secteur. « Les plaintes des riverains ont augmenté proportionnellement au développement de la méthanisation en France », confirme Guillaume Labarrière. Il regrette cette approche très française consistant à vouloir protéger la planète, mais plutôt chez les autres… « Il faut vraiment penser le méthaniseur comme un prolongement de l’exploitation. Ce que n’aime pas la ruralité, ce sont les verrues qui sortent au milieu de nulle part », confesse-t-il.