Des vaches à l’herbe bien dans leur assiette

Les prairies peuvent tout à la fois être la cause et le remède s’agissant du bon état de santé et de bien-être des troupeaux bovins. Car l’herbe reflète des réalités nutritionnelles extrêmement variables qui méritent d’être rééquilibrées régulièrement dans la ration.

L'herbe affourragée à l'auge n’a pas le même effet préventif sur la suringestion, c'est même souvent le contraire. ©A. DUFUMIER

« C’est quoi de l’herbe ? » La question est d’emblée posée par l’ingénieure-nutritionniste et agronome Marine Gautier-Lemasson (Proélys EIRL). Car selon elle, « il y a une infinité de qualités nutritionnelles d’herbe, qui dépendent à la fois du sol, de la conduite de la prairie, des espèces présentes, du stade, de la saison, du climat et aussi du mode de distribution… Il y a le « quoi », c’est-à-dire ce que l’on donne, mais aussi le « quand » et le « comment » qui ont toute leur importance ».

Vu sous cet angle, l’herbe ne peut plus être considérée en tant que telle comme le fourrage « tout-terrain » qui va dans tous les cas correspondre à la physiologie de l’animal et favoriser sa santé. Selon ce qu’on en fait, l’herbe est dans la ration à la fois une deux-chevaux, un camion, une formule ou un porte-avion.

Une réponse à la suringestion

Pour Marine Gautier-Lemasson, « il est vrai que le pâturage offre généralement une réponse positive sur la santé des animaux dans les cas très nombreux où les troupeaux sont confrontés à des problèmes de suringestion. Alors le pâturage a pour effet globalement de limiter les quantités ingérées. Les vaches mettent plus de temps à chercher leur nourriture et les phénomènes de compétition pour l’alimentation sont diminués. A contrario, l’herbe affourragée à l’auge n’a pas le même effet préventif sur la suringestion, c’est même souvent le contraire ».

Troupeau de vaches
L’observation d’un troupeau nous renseigne sur la qualité de la ration et sur son mode de distribution. Cela nous donne les pistes à corriger. ©A. DUFUMIER

Résoudre le problème d’ingestion excessive représente donc un premier palier à atteindre en termes de nutrition pour de nombreux élevages. Pour réduire le phénomène, la nutritionniste conseille de limiter la compétition entre les vaches, en leur donnant de la place de manière suffisante, et d’éviter de les déranger lorsqu’elles sont couchées à ruminer en repoussant le fourrage en début d’après-midi. « Lorsque les vaches sont couchées, c’est normalement le signe qu’elles ruminent et qu’elles valorisent la ration. Or une grande partie de la performance et une partie de la santé de l’animal se jouent à ce moment-là. Au pâturage et en bâtiment, il y a des questions en termes d’équilibre de ration à se poser si les vaches restent debout aux heures habituelles de rumination », insiste la nutritionniste.

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Sortir d’une logique extractive

L’herbe est le reflet du sol, l’animal est le reflet des fourrages et les effluents sont le reflet de la ration. Si le sol est déséquilibré, alors le fourrage est déséquilibré, les animaux sont déséquilibrés, les effluents sont déséquilibrés, et on amplifie de cycle en cycle un déséquilibre du sol et inversement. « Pour retrouver un équilibre, il est souvent important de veiller à apporter des oligoéléments, du phosphore et du soufre notamment qui sont des éléments parfois un peu oubliés, explique Marine Gautier-Lemasson de Proélys EIRL. Plus largement, retrouver un équilibre implique aussi de sortir d’une logique extractive de l’élevage et repenser l’animal dans un cycle ».

Un rééquilibrage permanent

L’ingestion d’herbe, y compris au pâturage, peut provoquer des désordres métaboliques chez les vaches, notamment à des moments clés de l’année. « A la remise au pâturage au printemps, les éleveurs constatent ainsi régulièrement des boiteries. Ce sont rarement les pierres sur les chemins qui sont la cause des problèmes. Bien plus souvent, c’est lié à une hypersensibilité des onglons conséquence par exemple d’un excès d’énergie fermentescible ingéré, constate Marine Gautier-Lemasson. Au printemps, on peut aussi retrouver des vaches à l’herbe qui fondent avec la production de bouses liquides. En été, après des orages ou au début de l’automne, ce sont des problèmes de mammites, de cellules et de boiteries, car l’herbe devient très concentrée en énergie fermentescible. L’herbe est pour moi le meilleur des fourrages pour les bovins, mais c’est aussi celui qui est le plus difficile à piloter. Contrairement à ce que l’on pense, l’herbe peut apporter plus d’énergie en unités fourragères qu’un maïs et en même temps, elle peut apporter des protéines et beaucoup plus de vitamines, de minéraux et d’oligoéléments. Dans la ration, c’est alors une véritable Formule 1, mais qui mérite à ce titre un pilotage très fin pour éviter les sorties de route. Le réajustement est quasiment permanent pour maintenir un équilibre. On ne choisit pas l’herbe pour la tranquillité. On la choisit pour des aspects d’autonomie, d’économie et aussi de performance économique et zootechnique ».

Vaches couchées dans un champs
Lorsque les vaches sont couchées, c’est normalement le signe qu’elles ruminent et qu’elles valorisent la ration ©A. DUFUMIER

« Des oligoéléments oui, mais sur sol vivant »

« La présence des oligoéléments dans les sols est indispensable car de 70 à 80 % des enzymes utilisées par le vivant (bactéries, champignons) sont des métalloenzymes. Ces dernières permettent d’assurer toutes les fonctions vitales : humification des résidus végétaux, solubilisation des minéraux, nutrition des plantes, synthèse de vitamines… Par exemple, il faut qu’il y ait une présence suffisante de cobalt dans les sols pour que la cobalamine (vitamine B12) soit synthétisée par les bactéries du sol, puisque la plante l’absorbe par ses racines et la concentre. En effet, seules les bactéries sont capables de synthétiser la vitamine B12, mais à condition de pouvoir trouver du cobalt dans le sol. Le sélénium, autre exemple, est un élément dont la présence dans les sols doit être surveillée, sans quoi on s’expose à d’importants problèmes de santé chez les ruminants. Encore faut-il que celui-ci soit complexé sous forme de sélénométhionine, la seule forme assimilable du sélénium. Or ce sont les plantes poussant sur un sol équilibré qui sont capables de produire ces acides aminés sources de santé. » 
Francis Bucaille, agriculteur chercheur

Anticipation de qualité

Selon les températures qui bougent, les sols qui se réchauffent ou qui se refroidissent, la quantité de pluies et sa répartition, les stades de développement, ou encore l’historique de la parcelle et la nature du sol, les compositions de l’herbe varient, mais peuvent en partie être anticipées. Des périodes à risque sont identifiées selon les saisons et les évolutions du climat. Ensuite, c’est l’observation des animaux qui guide la pratique des éleveuses et des éleveurs. « L’observation d’un troupeau nous renseigne sur la qualité de la ration, et sur son mode de distribution. Cela nous donne les pistes à corriger. Les animaux sont notre premier et notre meilleur laboratoire d’analyse ! » confirme l’ingénieure agronome, qui s’appuie sur la méthode Obsalim, qu’elle juge avoir « complètement renversée la table en matière d’approche de nutrition du troupeau. À certains moments, on fait une ration par semaine. En fonction de la qualité de l’herbe, on va ramener du maïs ensilage pour la fibre, ou au contraire du maïs épi pour l’énergie. En été, avec des fourrages aux valeurs très fibreuses, on peut ramener une herbe jeune à l’auge. C’est comme un Rubik’s Cube qu’on doit bouger toute l’année pour trouver à chaque fois le bon alignement ».

Herbe affouragée
L’herbe affourragée à l’auge n’a pas le même effet préventif sur la suringestion, c’est même souvent le contraire. ©A. DUFUMIER

Maintenir l’équilibre feuilles racines

Tirer tous les profits d’une prairie passe aussi par le soin apporté à la qualité des enracinements. Avec des racines profondes, les plantes peuvent aller explorer le terroir et trouver les minéraux et oligoéléments. « Les coupes d’herbe ne devraient donc pas être trop rases, sans quoi la plante, amputée d’une partie de ses capacités de photosynthèse, ne peut plus entretenir ses racines profondes et les sacrifie, explique Francis Bucaille. Il y a un lien direct entre volume végétatif en surface et volume des racines en profondeur. Couper systématiquement l’herbe au stade optimum – pour engranger un maximum d’unités fourragères – me semble donc être une pratique à revoir. Sur un autre volet, on gagnerait en biodiversité (papillons, insectes et oiseaux de prairie) à laisser occasionnellement les prairies prospérer jusqu’au stade floraison».