Selon la FAO, les catastrophes ont causé des pertes agricoles estimées à 2 800 Mds d’€ sur 33 ans (1991-2023), soit une moyenne de 85 Mds d’€ par an.
Les gouvernements doivent intégrer la réduction des risques de catastrophe dans leurs politiques et dans leurs investissements agricoles. La gestion des catastrophes climatiques repose avant tout sur la prévention, et à cette fin, sur l’usage des nouvelles technologies. Combler la fracture numérique qui prive 2,6 Mds de personnes à l’accès à internet est un préalable.
Le phénomène El Niño, apparu mi-2023, a déséquilibré la répartition des précipitations dans l’hémisphère sud. L’Australie et l’Argentine engrangent des quantités massives de blé et que le marché mondial de la céréale croule sous l’abondance. Dans les pays exportateurs majeurs de grains, les agriculteurs produisent souvent leur blé à perte. Mais en Afrique Australe, la sécheresse générée par l’El Niño a touché plus de 20 millions de personnes au Zimbabwe, en Zambie et au Malawi. La production de maïs a chuté de 70 % dans certaines régions.
La baisse des récoltes a contraint les pays à déclarer l’état de catastrophe et à lancer un appel à l’aide internationale pour prévenir une famine généralisée. Parallèlement, El Niño a provoqué des pluies excessives en Afrique de l’Est, causant des inondations qui ont détruit les récoltes et les infrastructures dans des régions préalablement affectées par plusieurs années de sécheresse.
Les catastrophes climatiques et épidémiologiques générées par le dérèglement du climat se multiplient et surtout s’intensifient depuis une trentaine d’années. Ses conséquences compromettent, ou tout au moins retardent, l’éradication de la faim dans le monde, qui n’est autre que l’objectif de la FAO.
Dans un rapport intitulé « L’impact des catastrophes sur l’agriculture et la sécurité alimentaire » (144 pages en anglais), la FAO évalue à 3 260 milliards de dollars américains (ou 2 800 Mds d’€) (1991-2023) les pertes agricoles causées par les catastrophes climatiques survenues dans le monde en 33 ans, entre 1911 et 2023.
Leurs montants s’amplifient année après année. Ils ont même doublé en trente ans. Evalués à 64 Mds d’€ par an dans les années 1990, les dommages causés par les catastrophes climatiques atteignent dorénavant 125 Mds d’€ par an.
Des pays inégalement atteints
Selon toujours la FAO, 4,6 milliards de tonnes de céréales auraient été perdues en trente ans (150 millions de tonnes par an) mais aussi 2,8 milliards de tonnes de fruits et de légumes et l’équivalent de 900 millions de tonnes de viande et de produits laitiers.
En Afrique, les pertes générées par les catastrophes climatiques équivalent à 7,4 % du produit intérieur brut (PIB) agricole. Elles sont relativement plus importantes dans les pays à revenus intermédiaires (5 % du PIB) que dans les pays à revenus faibles (3 %) ou élevés (4 %).
Les pertes de production dues aux catastrophes correspondent à une réduction de la disponibilité de 320 kcal par personne et par jour à l’échelle mondiale. Mais les Hommes souffrent aussi de carences alimentaires, de fer, de vitamine et de sels minéraux.
Avoir une compréhension globale des catastrophes climatique s’impose car elles affectent l’ensemble de l’organisation économique et sociale des pays victimes.
« La destruction des infrastructures crée des goulets d’étranglement qui amplifient les effets des catastrophes dans l’ensemble des systèmes agroalimentaires, souligne la FAO. Lorsque les réseaux de transport sont perturbés, les communautés agricoles se retrouvent isolées de leurs fournisseurs d’intrants et des marchés de leurs produits. Les installations de stockage et de transformation deviennent également des points de vulnérabilité critiques, les entrepôts frigorifiques étant particulièrement vulnérables aux pannes de courant qui peuvent rendre inutilisables en quelques heures des produits périssables de grande valeur ».
Les impacts des catastrophes climatiques sont aussi financiers. Ils limitent l’accès au crédit, à l’assurance et à d’autres services financiers essentiels. Les banques deviennent plus réticentes au risque, ce qui limite la disponibilité des capitaux.
Enfin, les perturbations du marché pénalisent à la fois l’approvisionnement en intrants et la commercialisation des extrants, la volatilité des prix s’accentuant lorsque les ruptures d’approvisionnement se conjuguent aux transactions spéculatives et aux achats d’urgence.
Par ailleurs, les catastrophes climatiques s’ajoutent aux conséquences récurrentes induites par le réchauffement du climat de la planète. Les épisodes de sécheresse à répétition et la désertification causent des dommages très importants au fil du temps. Ils conduisent à des mouvements de population et à une délocalisation des productions agricoles.
Enfin, ces pertes agricoles générées par les catastrophes climatiques s’ajoutent aux famines induites par les conflits et les migrations des populations.
« La convergence des phénomènes climatiques extrêmes, des conflits, des chocs économiques et désormais, de la fréquence et de la gravité croissante des catastrophes, compromet les progrès réalisés pour atteindre l’objectif Faim Zéro », écrit la FAO.
Le recours au numérique
A défaut d’empêcher la survenance des catastrophes climatiques, il est possible d’en limiter les conséquences. Pour cela, les nouvelles technologies de l’information sont d’un grand secours.
Dans son rapport, la FAO reconnaît justement « les progrès considérables des technologies numériques qui transforment les systèmes agroalimentaires. Il est prouvé que chaque dollar investi dans la prévention peut générer sept dollars de bénéfices pour les familles rurales ».
« Des 9,1 millions d’agriculteurs qui ont désormais accès à une assurance paramétrique via des plateformes numériques aux communautés qui utilisent nos systèmes d’alerte précoce pour évacuer 90 % des populations à risque avant qu’une catastrophe ne survienne, nous assistons à un changement fondamental : d’une réponse réactive à une approche proactive de renforcement de la résilience ».

Mais 2,6 milliards de personnes dans le monde n’ont pas accès à internet, en particulier dans les pays les plus pauvres et les plus exposés aux catastrophes climatiques. Réduire la fracture numérique en dotant les populations d’outils de prévention des risques et de gestion des catastrophes climatiques est une priorité.
Plusieurs passages du rapport de la FAO, repris dans ce papier, donnent une idée de la voie à suivre.
Les auteurs du rapport « L’impact des catastrophes sur l’agriculture et la sécurité alimentaire » insistent notamment sur la prévention des risques et des dommages créés par les crises climatiques : « Les gouvernements doivent intégrer la réduction des risques de catastrophe dans leurs politiques et investissements agricoles….La communauté internationale doit reconnaître qu’investir dans la résilience agricole n’est pas un coût, mais un fondement du développement durable, de la paix et de la prospérité ».
Les technologies numériques peuvent aussi soutenir les systèmes d’alerte précoce (SAP) qui permettent de sauver des vies et des biens d’une valeur au moins dix fois supérieure à leur coût.
« Chaque dollar investi dans des actions préventives génère jusqu’à sept dollars de bénéfices en pertes agricoles évitées, précise la FAO. La surveillance et le suivi des maladies constituent un domaine où les solutions numériques ont permis d’accélérer l’identification, le signalement et le diagnostic ».
Plusieurs plateformes collaboratives de la FAO et de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) (EMA-i+, Epidemic Intelligence from Open Sources (EIOS) et OpenFMD) utilisent déjà des technologies numériques pour mieux comprendre les risques biologiques.
« Les choix que nous faisons aujourd’hui détermineront la résilience et la durabilité des systèmes agroalimentaires mondiaux pour les générations futures. La révolution numérique offre de puissants outils de transformation, mais ces outils, à eux seuls, ne suffisent pas, affirme la FAO. Le changement requiert des politiques visionnaires qui privilégient la résilience et la durabilité mais aussi un engagement institutionnel qui pérennise les efforts au-delà des cycles politiques, et une mobilisation multipartite qui rassemble des perspectives et des compétences diverses ». Aucune de ces conditions n’est actuellement réunie.