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Grippe aviaire, les acteurs de la filière avicole s'alarment d'une crise sans fin

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12Fev2017

L’année dernière, dans le sud-ouest, la première épidémie de grippe aviaire avait déjà, au minimum, inquiété. Voilà quelques semaines, la maladie est revenue dans les élevages, faisant trembler tous les acteurs de la filière avicole. Jeudi dernier, ils ont manifesté dans le centre-ville d’Auch, pour clamer leur désarroi. Tandis que la fréquentation des marchés au gras est en chute libre.

« Ici, vendre du foie gras, c’était magnifique il y a 20 ans. Sur le parvis de la halle, il y avait beaucoup de monde et des voitures stationnées partout, Aujourd’hui regardez, cela a bien changé ! Il n’y a presque plus personne. » Elle est triste Josy. Ce matin comme chaque semaine, cette pétillante retraitée qui jadis gavait quelques canards aux côtés de son mari, Michel, est venue sous cette vaste halle de 2400 m2 qui abrite depuis des lustres la foire au gras de Samatan, dans le Gers. Car ici au cœur de la Gascogne, c'est une véritable institution depuis le XIIIe siècle, l'un des plus actifs rendez-vous du genre du sud-ouest et le premier au monde, dit-on même. Sauf qu'au fil des ans l'endroit a perdu de sa superbe, ballotté de tensions en marasmes, jusqu'à subir l'année dernière les conséquences d'une première épizootie de grippe aviaire.

Certains éleveurs veulent tout arrêter

Pire, voilà quelques semaines à nouveau, la maladie a fait un retour particulièrement remarqué et décime les élevages, puisque le virus est nettement plus agressif que le précédent. Alors les autorités sanitaires abattent de manière préventive des canards par milliers. Si bien que l'heure n'est plus à la fête.

« Regardez autour de vous,
il n'y a personne !
»

Ce matin encore, les acheteurs et inconditionnels de foie gras sont bien peu nombreux sous la halle, soudain devenue trop grande. Les éleveurs aussi se comptent sur les doigts d'une main, les deux peut-être. Et lorsqu'on les écoute la morosité l'emporte. A l'image d'Emilie, très esseulée sur son bout de table. Et elle le dit sans détours. Elle ne viendra bientôt plus. « Avec mon mari, on l'a décidé, c'est notre dernière saison. On va tout arrêter ! Au moins comme ça, on aura tous nos week-ends. Mais regardez autour de vous monsieur, il n'y a personne. Les grossistes ne viennent plus, alors que c'était très important pour nous. Cela nous faisait beaucoup de clients, mais entre les normes et maintenant la grippe aviaire, c'est terminé pour nous. On n'en peut plus ! »

Quelques rangées plus loin, Jean-Michel Clavé présente ses cagettes avec de reluisants foies gras de belle facture. Cet éleveur gave 6000 canards à l'année sur son exploitation de Souprosse (Landes). Certes il n'est pas affecté par la maladie, il n'empêche. Autour de son étal aussi, la grippe aviaire est dans tous les esprits. « Moi je ne suis pas du tout dans une zone concernée par ce qui se passe et les mesures prises pour y mettre un terme. Mais je constate que mon activité a baissé. Ce matin encore, j'ai vendu 50 % de marchandise en moins. Parce que face à tous ces abattages, les gens pensent qu'il n'y a plus rien à acheter sur les marchés, alors que c'est faux. Donc je fais 170 kilomètres pour avoir une perte de chiffre d'affaires ! Vraiment, ça fait peur. »

« C'est un sida animal ! », dixit le chef étoilé Michel Sarran

Tout à côté, la halle réservée à la vente des palmipèdes est elle désespérément vide. Car dans le Gers et les départements limitrophes, le transport des animaux vivants est à présent rigoureusement interdit par arrêtés préfectoraux. Autrement dit les éleveurs se trouvent dans une impasse. Du jamais vu.

Une réalité qui les a conduits ce jeudi soir à manifester leur mécontentement dans le centre-ville d'Auch, la préfecture gersoise. Un rassemblement qui s'est déroulé à l'appel des Canards en colère, un collectif co-présidé par Lionel Candelon qui rassemble tous les acteurs de la filière avicole. Preuve que l'inquiétude est réelle. Une situation dont le chef étoilé toulousain Michel Sarran se fait également l'écho. « C'est un sida animal. Pour mon producteur historique c'est une catastrophe », plaide-t-il chez nos confrères de France 3 Occitanie.

A quelques dizaines de kilomètres de Samatan, même tonalité à Gimont. Là aussi le marché au gras bénéficie d'une réputation qui n'est plus à démontrer mais là aussi, chacun fait grise mine. « C'est dramatique parce qu'on ne voit personne ! Aujourd'hui j'ai vendu deux foies sur huit », soupire Vincent Hattry qui gave 1500 animaux par an, à quelques encablures de là, à Aubiet. A 32 ans et après 9 ans d'activité, le jeune homme est désabusé. « Je suis tout seul et je me lève à 4 heures du matin pour ce résultat. C'est lamentable. Bien sûr il y a cette deuxième grippe aviaire, mais on est victimes aussi des gros industriels français qui rapportent de la marchandise des pays de l'Est, alors que là-bas les normes ne sont pas tout à fait les mêmes que chez nous. Il faut bien en parler de ça aussi, parce qu'en attendant, nous, on ne peut plus travailler. »

La fin de la crise toujours pas en vue

Tout à côté deux découpeurs de carcasses s'activent devant les rares amateurs désireux de conserver des canards entiers. A l'instar de Marguerite, aide soignante au CHU de Toulouse-Purpan. « C'est vraiment triste tout ça. Il y a une perte de revenus pour toutes ces personnes, alors même quand je n'en ai pas besoin, je viens par solidarité, pour consommer. » A la mairie de Gimont les élus se déclarent préoccupés par une situation inédite. Certes, on veut croire que le rendez-vous hebdomadaire autour du foie gras se trouve dans le creux de la vague, comme régulièrement en début d'année. Mais la collectivité espère une relance prochaine de l'activité. « Je souhaite que tout reprenne rapidement pour que nous retrouvions la convivialité que l'on connaît ici », souffle Pierre Duffaut, le maire (divers droite). « Mais face à cette maladie, ce sont les autorités nationales qui ont le jeu en mains, sachant que sans consommateurs, c'est toute la filière qui est touchée. On veut donc communiquer positivement pour maintenir nos marchés, tenter de faire en sorte que personne ne se détourne du bien manger et du bien vivre de la région et permettre à toutes ces familles de vivre décemment ! »

En attendant nul ne se risque à prédire l'issue de la crise qui a déjà vu abattre rien de moins que 1,5 million de canards. C'est bien ce qui désole les professionnels.
 

3 questions à... Lionel Candelon, co-président des Canards en colère

Quelle est l'ambiance sur les exploitations en ce moment ?
« C'est la catastrophe, je vous le dis clairement ! On est en train de tuer toute une filière. D'ailleurs des dizaines d'entreprises vont mettre la clé sous la porte, parce que trop c'est trop. Déjà on estime à une vingtaine de petits éleveurs qui l'ont fait l'an passé, et maintenant avec cette nouvelle grippe aviaire, on pense que ça va être bien pire. Parce qu'il est évident que tous ceux qui ne sont pas aux nouvelles normes ne repartiront pas. »

C'est donc pour cela que vous avez manifesté ce jeudi dans le centre d'Auch ?
« Bien sûr. On était une cinquantaine. On a déversé des plumes et de la paille dans les locaux de la DDCSPP (Ndlr : Direction départementale de de la cohésion sociale et de la protection des populations) et on a balancé des pneus devant les bâtiments parce que maintenant, ça suffit. On en est à 415 communes où l'abattage préventif est massif, pour 231 foyers, vous vous rendez compte ? Et il est certain que ça va continuer. Le Gers et les Landes sont les plus touchés. Mais on pense que ces gens n'arrivent pas du tout à maîtriser le virus. Ils sont totalement impuissants ! Pendant ce temps on attend les indemnisations. »

Mais elles devraient arriver. Le ministre de l'Agriculture les a déjà annoncé pour le début du printemps...
« Alors là, on rigole. Il y a encore des dossiers pour l'année dernière qui ne sont pas terminés, il leur manque 30 % des aides promises. Cette année, on n’a aucune précision sur les modalités de versement, ni le calendrier, alors qu'il y a urgence ! Actuellement on commence à se demander ce qu'on va faire, nos trésoreries sont très mal en point. Sachant que nous, on veut une indemnisation de toute la filière, pas que l'amont. Et puis on demande aussi un report généralisé des cotisations à la MSA. »
 

En savoir plus : http://www.wikiagri.fr/articles/pourquoi-nous-avons-cree-les-canards-en-colere/8059 (tribune publiée lors de la précedente grippe aviaire dans le sud-ouest expliquant les origines du mouvement Les Canards en Colère) ; http://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/grippe-aviaire-catastrophe-producteurs-foie-gras-chef-michel-sarran-1192773.html (interview du chef étoilé Michel Sarran sur France 3 Occitanie).
 

Ci-dessous, à Samatan, éleveurs et acheteurs ne se bousculent pas sous la halle du marché au gras.

Ci-dessous, pour Vincent Hattry, à Gimont, la grippe aviaire n'explique pas tout. Selon lui la cause des déboires des producteurs de foie gras s'explique aussi par les importations des pays de l'Est.

Ci-dessous, les découpeurs de carcasses n'ont que peu de travail...

Ci-dessous, jeudi les professionnels de la filière ont manifesté leur désarroi devant les locaux de l'administration en charge de la gestion de la grippe aviaire, à Auch.

Ci-dessous, ils ont aussi déversé de la paille et des plumes à l'intérieur des bâtiments pour réclamer notamment des indemnisations.

 

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Morineau-Cooks Christophe

Journaliste

Journaliste professionnel depuis 20 ans. Toulousain, très impliqué dans de grands quotidiens régionaux et la radio. Aujourd'hui de retour à Toulouse.

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