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Une société française schizophrène

La société française nourrit moult paradoxes et rejets. Qu’elle doit pourtant oublier pour sortir de la crise.

Un médecin spécialiste de l’alimentation était interrogé le 14 juin dernier sur France info. On lui demande quels sont ses conseils pour manger sainement. Il répond : (1) manger bio, (2) manger des produits locaux, et (3) acheter les produits alimentaires au marché plutôt qu’au supermarché. Cette réponse peut inspirer trois types de réflexions. La première est que ce point de vue paraît tout sauf surprenant. C’est même un point de vue dominant aujourd’hui dans les médias. La seconde est qu’il paraît extrêmement élitiste. Certaines catégories sociales ont les moyens de manger de cette façon, mais c’est loin d’être le cas de tout le monde. La troisième réflexion que l’on peut faire est que ce qui est conseillé à l’échelle d’un individu ou d’une famille, donc au niveau micro, ne fonctionne pas nécessairement au niveau macro. En clair, comment peut-on concevoir une agriculture de masse seulement basée sur des productions bio et l’activité de petits producteurs locaux ? Ceci est assez symptomatique de la société schizophrène dans laquelle nous vivons actuellement. Ce que l’on pourrait appeler l’air du temps en France, qui inspire le gouvernement, une large partie du monde politique, des médias, de la société civile ou de l’opinion publique, se fonde, en effet, sur cinq formes de rejet qui paraissent totalement antagoniques avec le bon fonctionnement d’une économie moderne.

Le premier, bien connu, est le rejet de l’argent et de l’enrichissement personnel. Ce n’est pas nouveau. Tout a été écrit, en effet, sur les influences chrétiennes, marxistes ou encore de notre culture politique qui expliqueraient notre rapport singulier à l’argent. Cela se concentre aujourd’hui sur la question des rémunérations jugées excessives dans le monde de l’entreprise, du football ou du cinéma et bien entendu sur celle très médiatisée de l’exil fiscal. En même temps, quatre « modèles » par rapport à l’argent semblent aussi exister dans certaines parties de la société française, dans la publicité ou le cinéma, qui sont loin de faire coïncider mérite personnel et enrichissement, à savoir le vainqueur du loto, une héritière comme Paris Hilton, le jeune footballeur qui roule en voiture de luxe ou encore le dealer.

Le second est le rejet de l’industrie. Tout le monde peste contre la désindustrialisation en jetant l’opprobre sur les entreprises, les économies émergentes, les Chinois ou les sidérurgistes indiens. En même temps, c’est une grande partie de la société française qui a rejeté l’industrie, jugée sale, peu esthétique, anachronique, ringarde, polluante et peu valorisante. Il est, en effet, assez symptomatique que les ingénieurs sortant des grandes écoles préfèrent le monde de la finance à celui de l’industrie ou du BTP ou que les offres d’emploi de certains secteurs industriels ne trouvent pas preneurs. De façon plus générale, le rejet du mode de production industriel semble aussi largement répandu, notamment en ce qui concerne la production alimentaire.

Le troisième est le rejet de l’agriculture. Là aussi, mis à part quelques émissions de téléréalité, l’agriculture est perçue comme une activité polluante, nuisible au bien-être des animaux, qui produit de la « malbouffe », qui recourt à des technologies largement rejetées comme les organismes génétiquement modifiées, qui accapare indûment une grande partie du budget européen et dont les subventions aux exportations déciment les agricultures des pays pauvres. Les agriculteurs, quant à eux, sont aussi souvent décrits comme des affreux chasseurs qui plus est tentés dernièrement par le vote Front national.

Le quatrième est le rejet des grandes entreprises, a fortiori des entreprises multinationales. Elles ne seraient motivées que par le profit. Elles seraient à l’origine des délocalisations. Elles ferment des usines ou des bureaux alors même qu’elles engrangent des bénéfices. Elles paient grassement leurs dirigeants et ne pensent qu’à servir les intérêts de leurs actionnaires, tout en cherchant à échapper à l’impôt en France, à réduire au maximum les coûts de production et donc à exploiter une main-d’œuvre docile dans les pays pauvres sans respecter un minimum de normes sociales et environnementales.

Enfin, le cinquième est une forte suspicion vis-à-vis de l’innovation technologique, que ce soient les OGM, les nanotechnologies, le nucléaire, les ondes électromagnétiques ou l’exploitation des gaz et huiles de schiste. Ces innovations seraient néfastes à la santé et à l’environnement et ne constitueraient pas vraiment des progrès à partir du moment où elles ne sont motivées que par la logique de profit des entreprises.

Nul ne peut nier qu’il y ait eu des excès dans l’enrichissement indu et indécent de certains, dans certaines productions industrielles et agricoles, dans le comportement de quelques entreprises et de leurs dirigeants ou par rapport à des innovations technologiques. Il convient cependant de ne pas jeter trop rapidement le bébé avec l’eau du bain. Ce qui est certain, c’est que l’on ne pourra pas sortir de la crise actuelle, qui est de nature structurelle et même culturelle dans le cas français, en rejetant l’argent, l’industrie, l’agriculture, les grandes entreprises et l’innovation technologique. Cela n’empêche pas bien entendu d’être vigilant afin d’améliorer les choses. Cependant, remettre globalement en cause ces cinq éléments sans proposer de solutions de rechange autres qu’une décroissance malthusienne pour certains, une société uniquement de services ou un pays musée pour touristes et retraités étrangers pour d’autres relève quasiment de la haine de soi et ne constitue en aucun cas le moyen de sortir collectivement de cette crise car une société qui rejette l’argent et ses riches, ses industriels, ses agriculteurs, ses grandes entreprises et l’innovation n’a pas d’avenir sur le plan économique.

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La photo ci-dessous est issue du site Photos Libres

3 Commentaire(s)

  1. WikiAgri est fier d’inaugurer une nouvelle rubrique, « réflexions », rédigée par Eddy Fougier. Elle consiste à aller au-delà de la réflexion agricolo-agricole pour évoquer les points de vue de la société ou les grandes stratégies économiques qui intéressent nombre d’acteurs, dont les agriculteurs.

  2. B’Eddy donc !!!

    J’espère que cet article va faire le tour du Web, Réveillons-nous !

  3. Ces rejets, les effluents des idées bien pensantes d’une société mal à l’aise avec l’acceptation des conséquences de l’Exode, ils faut les combattre !! Récemment, un grand homme européen dans l’âme m’a transmis une citation de Gerhard Schröder que je vais sans doute élaguer « La tertiarisation c’est bien, mais on finira par se couper les cheveux les uns les autres » Concernant le rejet de l’argent, il me semble que les gens ne le rejettent pas tant que ça. Ils le crament en « superflu technologiques » et services étranges pour empêcher la souffrance morale de s’exprimer (pas d’exister). L’argent c’est le pouvoir d’acheter des matières VITALES de haute qualité mais le peuple français ne veut pas faire cet effort pour payer LES effortS des agriculteurs. Attention Monsieur Fougier aux raccourcis. Les Paysans ont contenu l’Armée sur le Larzac et si vous voulez discuter avec la personne qui a exfiltré Francois Mitterand en tracto-pelle je peux vous avoir un entretien. Le GAZ de SCHISTE ne passera pas sur le Causse. Les USA en profitent, le peuple français non. Avis personnel : Le sous-sol nous ne le maîtrisons pas, c’est trop risqué. C’est difficile à comprendre et si Steve Jobs l’explique alors tout le monde peut le comprendre en vidéo

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