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Retour sur le scandale de la viande de cheval à l'occasion du procès de ses responsables

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Le procès du scandale de la viande de cheval qui se déroule à partir de ce 21 janvier 2019 donne l’occasion de revenir sur cette affaire et de comprendre pourquoi elle a eu un tel impact sur l’image des agriculteurs

Le procès du scandale de la viande de cheval ou horsegate (très utilisé à l'époque) ou chevalgate (plus courant désormais), où comparaîtront deux anciens dirigeants de l’entreprise Spanghero et deux traders néerlandais, va se dérouler à Paris du 21 janvier au 13 février 2019. C’est donc l’occasion de revenir six ans après sur cette affaire qui a eu un grand retentissement à l’époque, et de voir notamment en quoi elle a eu un impact sans doute notable sur l’image des agriculteurs.

Les événements déclencheurs d’un scandale international

Ce scandale est loin d’être uniquement franco-français et n’a pas impliqué que les entreprises Spanghero et Findus. Tout a commencé en réalité en Irlande le 10 décembre 2012. L’Agence de sécurité alimentaire d’Irlande (FSAI) signale alors que des traces d’ADN de cheval ont été détectées dans des hamburgers vendus dans le pays. Elle procède à un certain nombre de tests dont les résultats sont divulgués le 11 janvier. Le 14 janvier, la FSAI informe le gouvernement irlandais et l’Agence britannique de sécurité sanitaire (FSA) que des hamburgers ont été contaminés. Le lendemain, elle fait de même avec différents groupes de distribution (Tesco, Aldi, Lidl ou Dunnes Stores), qui décident alors de retirer les produits en question de la vente, soit 10 millions de hamburgers au total. Le 16 janvier, le scandale devient public et médiatique en Irlande et au Royaume-Uni. Il provoque un vif émoi dans l’opinion de ces deux pays car, à la différence de ce qui se passe en France, la consommation de viande de cheval y est considérée comme taboue. En Irlande et au Royaume-Uni, le cheval est, en effet, vu avant tout comme un animal de compagnie, et non comme un animal de boucherie.

C’est à partir de ce moment-là que l’affaire va traverser la Manche. Suite au scandale qui a éclaté en Irlande et au Royaume-Uni, le 31 janvier, Findus France demande à son sous-traitant, l’entreprise française Comigel, de réaliser un audit de traçabilité et exige le lendemain que celle-ci procède aussi à un audit surprise chez Spanghero, fournisseur de Comigel. Or, cet audit révèle ce que Findus appelle des « incohérences de traçabilité ». Le 3 février, Findus France décide, avec un laboratoire agréé, d’étendre les tests ADN à l’ensemble des recettes contenant du bœuf. Le lendemain, l’entreprise informe les autorités françaises que des suspicions pèsent sur la présence de viande de cheval dans les recettes au bœuf.

Le 8 février, Findus annonce alors publiquement dans un communiqué avoir pris la décision, quatre jours plus tôt, de retirer de la vente en France trois de ses produits fabriqués par un fournisseur extérieur au motif qu’ils contiendraient de la viande de cheval dans des « recettes 100 % viande de bœuf » – des lasagnes, du hachis parmentier et de la moussaka –, et que les autorités françaises ont été informées le même jour. Comigel, le sous-traitant en question, annonce de son côté dans un communiqué également publié le 8 février avoir « identifié le fournisseur responsable », « retiré tous les produits liés à ce fournisseur » et « informé les autorités concernées en France et au Luxembourg des résultats de [ses] investigations ». C’est ce jour-là que le scandale de la viande de cheval éclate au grand jour en France.

Après l’annonce faite par Findus, le scandale s’étend à d’autres produits, comme des spaghettis bolognaise, des raviolis ou des cannellonis, et à d’autres pays. Au total quelque 4,5 millions de plats préparés auraient été concernés. Suite aux tests ADN effectués en février-mars 2013 à la demande de la Commission européenne et dont les résultats ont été divulgués au mois d’avril, on s'aperçoit tout de même que c’est en France que le plus grand nombre de produits positifs à la viande de cheval ont été enregistrés.

Une tromperie sur la marchandise

Contrairement à ce qui est souvent affirmé dans la presse ou ailleurs, le scandale de la viande de cheval n’est pas un scandale sanitaire à proprement parler. Personne n’a été intoxiqué par la consommation des produits qui ont été retirés de la vente. Des interrogations ont néanmoins porté sur la présence éventuelle de phénylbutazone dans la viande de cheval, un anti-inflammatoire visant à traiter les douleurs des chevaux, qui est interdit dans l’alimentation humaine, mais aussi sur une contamination éventuelle de la viande par l’anémie infectieuse des équidés.

On a donc affaire ici principalement à une escroquerie qui a entraîné une importante crise de confiance envers l’industrie agroalimentaire, à partir du moment où le produit annoncé sur l’emballage, à savoir la viande de bœuf, a été remplacé par un autre produit, en l’occurrence moins cher, qui était la viande de cheval. Traditionnellement, la viande de cheval était plus chère que la viande de bœuf. Mais différents facteurs, comme la crise qui, dans certains pays, a amené les propriétaires à se débarrasser de leurs chevaux ou une législation adoptée en Roumanie qui a interdit aux voitures à chevaux de circuler sur les routes nationales, ont provoqué un afflux de chevaux dans les abattoirs, ce qui a conduit à un abaissement important du prix de la viande équine.

La responsabilité de Spanghero et des traders néerlandais

Que s’est-il passé au juste ? Findus sous-traitait la fabrication de plats surgelés de lasagnes à la viande de bœuf à Tavola, une filiale luxembourgeoise de Comigel spécialisée dans la fabrication de plats surgelés commercialisés par le groupe suédois, mais aussi par des marques distributeurs en France (Auchan, Casino, Carrefour, Picard, etc.) ou à l’étranger. Le fournisseur de viande de Tavola était la société Spanghero, entreprise du Sud-Ouest de la France appartenant alors à la coopérative basque Lur Berri. La société vendue par les célèbres rugbymen, les frères Spanghero, à Lur Berri en 2009, était spécialisée dans la fabrication de plats à base de viande et la transformation de viandes. Dans l’affaire des lasagnes, Spanghero a joué un rôle d’intermédiaire en achetant de la viande par le biais de traders, sur lesquels nous reviendrons, pour la revendre ensuite à un industriel.

Selon la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), 750 tonnes de viande aurait été ainsi concernées, dont 550 tonnes pour la fabrication des plats surgelés vendus dans 13 pays européens. La viande de cheval était en l’espèce du « minerais » de viande, c’est-à-dire des « chutes » issues de l’atelier de découpe utilisées pour la fabrication de steaks hachés et de plats cuisinés et vendues le plus souvent congelées. Elle a été achetée à deux abattoirs roumains, Doly-Com et CarmOlim, par la société de trading néerlandaise Draap Trading Ltd, dont le siège se situe à Chypre et qui est dirigée par le néerlandais Jan Fasen. Une autre société de trading a été également impliquée dans cette affaire. Il s’agit de Windmeijer Meat Trading dirigée par un autre néerlandais, Hendricus Windmeijer.

Lorsque le scandale a éclaté, les différents acteurs impliqués dans l’affaire se sont alors tous plus ou moins renvoyé la balle. L’entreprise Spanghero a cependant été très vite accusée par le gouvernement français d’être à l’origine de la fraude pour avoir, d’après le ministère de l’Agriculture, réexpédié de la viande de cheval en l’étiquetant « bœuf origine UE ». Elle a été placée en liquidation judiciaire en avril 2013, avant d’être reprise en juillet par Laurent Spanghero, le fondateur de l’entreprise, et deux associés.

Retrouvez ici les articles de WikiAgri
publiés à l'époque du Horsegate

En septembre 2013, huit anciens dirigeants de Spanghero ont été arrêtés. Parmi eux, Jacques Poujol et Patrice Monguillon ont été mis en examen, notamment pour tromperie sur une marchandise, tromperie sur l’origine française ou étrangère d’un produit, tromperie sur une marchandise entraînant un danger pour la santé de l’homme ou de l’animal, faux et usage de faux ou escroquerie en bande organisée. Jacques Poujol, qui affirmait être seulement consultant auprès de la direction de Spanghero, a été, en effet, considéré par les enquêteurs comme le dirigeant de fait de l’entreprise. Il avait d’ailleurs été écarté de la direction de Spanghero par Lur Berri dès le mois de mars 2013, suite à cette affaire, mais aussi à la découverte au sein de l’entreprise de 57 tonnes de viande de mouton britannique interdite d’importation en France.

C’est Jacques Poujol et Patrice Monguillon qui comparaîtront devant le Tribunal de grande instance de Paris à partir du 21 janvier 2019 et qui seront notamment jugés pour « tromperies » et « escroquerie en bande organisée », ainsi que l’avait requis le parquet de Paris durant l’été 2016. Ils seront accompagnés de deux autres prévenus, Jan Fasen et Hendricus Windmeijer. Ce sont les deux traders néerlandais qui sont soupçonnés d’avoir vendu en 2012 et début 2013 en modifiant l’étiquetage des produits plus de 500 tonnes de viande de cheval à la société Tavola, mais présentée comme du bœuf. Ceux-ci n’en étaient semble-t-il d’ailleurs pas à leur premier coup puisqu’ils avaient été condamnés en 2012 par la justice néerlandaise, Jan Fasen ayant écopé d’un an de prison dont neuf mois ferme, pour avoir vendu de la viande de cheval achetée en Amérique du Sud en présentant celle-ci comme du bœuf et même comme du bœuf halal pour certains lots. Il a fait également l’objet d’autres accusations puisque les tests positifs à la viande de cheval effectués en France l’ont été notamment auprès d’entreprises qui s’étaient approvisionnées auprès de sa société.

Un énorme impact médiatique

Cette affaire a eu tout d’abord un impact médiatique énorme (graphique 1), notamment si on la compare, par exemple, à une autre affaire, celle de la bactérie E.coli qui, en 2011, d’après l’EFSA, a provoqué 53 décès. Ainsi, alors qu’en 2011, 141 articles publiés dans la presse française mentionnaient au moins une fois les termes « Escherichia coli » et « concombre » (graphiques 2 et 3), deux ans plus tard, pas moins de 1083 articles mentionnaient au moins une fois « Findus » et « cheval ». On est loin cependant des 3128 articles parus dans la presse française en 1996 mentionnant au moins une fois l’expression « vache folle ».

Graphique 1 : nombre d'articles publiés dans la presse française mentionnant au moins une fois les termes "Findus" et "cheval" en 2013

Graphique 2 : nombre d'articles publiés dans la presse française mentionnant au moins une fois les termes "Escherichia coli" et concombre en 2011

Graphique 3 : différence de traitement médiatique entre e.coli et chevalgate

Sources : d'après Europresse (termes pour « Escherichia coli » et « concombre » pour E.coli et « Findus » et « cheval » pour le Chevalgate) ; EFSA pour le nombre de décès liés à la bactérie E.coli en 2011.

Une défiance vis-à-vis de l’industrie agroalimentaire

Cette affaire très médiatisée a donc eu un impact important sur les consommateurs en France, mais aussi ailleurs, et sur leur perception de l’industrie agroalimentaire et de la mondialisation alimentaire.

Même si la crise de la viande de cheval n’était pas un scandale sanitaire, Pascale Hébel, la directrice du pôle consommation et entreprise du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (Crédoc), estime néanmoins qu’elle a provoqué une forte peur chez les consommateurs en leur donnant le sentiment de revivre la crise de la vache folle, quelque peu à l’instar d’une rechute après une maladie. Elle indiquait ainsi dans Le Quotidien du médecin du 26 février 2018 qu’« avec la fraude des lasagnes, on est monté au même niveau de peur qu’avec la vache folle [durant les années 1990], alors que la confiance s’était améliorée dans les années 2003-2007, grâce à la mise en place de mesures de traçabilité ». Or, on sait à quel point la crise de la « vache folle » a constitué un tournant majeur dans la perception par les Français de leur alimentation. Pour Pascale Hébel, « Il y a vraiment eu un changement important après la crise sanitaire de la vache folle qui, elle-même, succédait à celle, non moins forte, du sang contaminé. Les consommateurs ont commencé à se préoccuper de ce qu’ils ingéraient » (Point de vente n° 1143, 7 octobre 2013). En outre, n’oublions pas non plus que la viande de cheval a constitué une sorte de valeur refuge pour les consommateurs au moment de la crise de la vache folle. Ils s’étaient alors massivement rabattus sur cette viande, ainsi que sur le poulet labellisé.

Le scandale de la viande de cheval, ainsi que d’autres affaires divulguées durant cette même période, comme celle de ces tartes vendues par Ikea qui contenaient des matières fécales, ont par conséquent accru la défiance d’une grande partie des consommateurs envers l’alimentation industrielle ou transformée et a incité les catégories aisées, en particulier, à privilégier les produits bio, les circuits courts et les produits labellisés. Une enquête Taddeo réalisée au moment de cette crise indiquait que, pour 70 % des personnes interrogées, l’affaire était loin d’être un incident isolé. Dans une enquête Ipsos également menée durant cette période, 66 % des Français sondés estimaient que le scandale de la viande de cheval était le reflet de pratiques courantes dans la filière agroalimentaire et trois quarts d’entre eux pensaient que les industriels qui ont fabriqué les marques citées dans l’affaire étaient au courant des pratiques frauduleuses de leurs intermédiaires.

On peut néanmoins remarquer que, lorsqu’une crise de ce type se produit, on observe durant une période plus ou moins longue une chute des ventes, avant un retour progressif à la normale. Le consultant Jean-Daniel Pick (OC&C Consulting) indiquait ainsi à l’AFP le 19 février 2013 : « Même dans les cas d’affaires plus graves [que le scandale de la viande de cheval], on a toujours constaté qu’après les chutes importantes d’achats dans les semaines qui ont suivi, les niveaux de consommation ont toujours été rattrapés entre 4 et 18 mois après les faits ». C’est ce qui s’est produit pour les plats préparés.

Une défiance vis-à-vis de la mondialisation alimentaire

Mais cette crise n’a pas suscité chez le consommateur qu’une simple crainte par rapport à ce qu’il mange. Elle a aussi servi de révélateur pour le grand public de la réalité, et de la complexité, d’une filière viande désormais mondialisée. En l’occurrence, le groupe Findus a commandé des lasagnes à la viande de bœuf à Comigel, un sous-traitant. Ce dernier a demandé à sa filiale luxembourgeoise Tavola de fabriquer les lasagnes. Tavola s’est fournie en viande fraîche auprès de Spanghero, qui, lui, a passé commande de la viande auprès d’un trader néerlandais installé à Chypre. Celui-ci a sous-traité la commande en question à un autre trader néerlandais installé, lui, aux Pays-Bas qui a acheté la viande à des abattoirs roumains. Ces derniers ont expédié la viande de cheval à Spanghero, qui l’a réexpédiée à Comigel en la faisant passer pour de la viande de bœuf pour enfin l’envoyer à Tavola pour confectionner les lasagnes pour le groupe Findus.

Cette « révélation » a sans aucun doute inspiré deux sortes de sentiments chez les consommateurs. Le premier est l’impression qu’on leur cache la vérité sur ce qu’ils mangent et sur la façon dont leur nourriture est conçue. Cela a certainement conforté l’idée selon laquelle l’industrie agroalimentaire était une « boîte noire ». Cette notion a été définie par le Conseil national de l’alimentation (CNA) dans son Avis n° 73 comme « la représentation d’un système, sans considérer son fonctionnement interne. […] Dans le domaine alimentaire, on voit le produit brut dans les publicités et le produit fini dans les rayons. Les procédés de transformation ne sont pas mis en scène ». Or, lorsque le consommateur découvre « la réalité des pratiques industrielles », cela représente pour lui, la plupart du temps, un véritable « choc ». Ainsi que l’affirme le CNA, « les grandes crises de confiance ne sont pas liées à des problèmes sanitaires, mais au fait que, à cette occasion, le consommateur découvre brusquement des pratiques de production qu’ils ne connaissaient pas et qu’on lui aurait cachées – ou qu’il ressent comme telles ».

C’est exactement ce qui s’est passé avec le Chevalgate où, à l’occasion de cette crise, les consommateurs ont pu découvrir brusquement l’« envers du décor », à savoir la multiplication des intermédiaires, le rôle spécifique joué par des traders, l’implication d’acteurs de différents pays, des marques qui ne fabriquent pas elles-mêmes les produits qu’elles vendent, des sous-traitants qui fabriquent quasiment les mêmes produits pour des marques et pour des marques distributeurs, l’opacité d’ensemble du processus et par conséquent les risques potentiels qu’il soulève.

Le second sentiment est justement l’angoisse générée par un tel processus : plus il y a d’intermédiaires et plus le risque de fraude ou de non respect des règlementations semble être élevé dans un contexte où, depuis des affaires comme le sang contaminé ou la « vache folle », les acteurs économiques sont souvent soupçonnés de chercher à privilégier avant tout leurs intérêts économiques, y compris au détriment de la santé des consommateurs.

Cette angoisse apparaît plus largement liée aux caractéristiques même de la modernité alimentaire : agriculture « industrielle », industrialisation de la transformation des produits agricoles par les industries agroalimentaire et prédominance des enseignes de la grande distribution dans la distribution de produits alimentaires dans un contexte de globalisation des échanges et des chaînes de production alimentaires. Pour l’agronome Éric Birlouez, « ce processus d’industrialisation et de mondialisation a créé une distance croissante entre le mangeur et ses aliments, entre le consommateur et le producteur agricole. La filière qui part du champ et se termine dans l’assiette s’est considérablement allongée (multiplication des intermédiaires), complexifiée, opacifiée (ignorance de ce qui se passe au champ et dans l’usine) et déshumanisée. Du coup, le mangeur éprouve le sentiment d’une absence totale de maîtrise et de contrôle sur sa nourriture, ce qui renforce son anxiété ».

Les historiens et les sociologues, comme Jocelyn Raude, nous rappellent d’ailleurs que « le plus souvent dans l’histoire, les crises alimentaires émergeaient dans des contextes spécifiques, en particulier des contextes d’urbanisation ou de division sociale du travail. Les éléments de confiance interpersonnelle qui dominaient dans les systèmes traditionnels disparaissent au profit de relations à des organisations ou des institutions. Or, la confiance en ces dernières est beaucoup plus fragile que la confiance envers les personnes » et peut être remise en cause par des crises, comme celle de la viande de cheval.

Un impact non négligeable sur l’image des agriculteurs

Enfin, l’affaire de la viande de cheval a eu sans aucun doute une incidence notable sur l’image des agriculteurs. Cela peut paraître paradoxal car ceux-ci n’ont pas du tout été impliqués dans la crise. Les enquêtes d’opinion menées durant l’affaire posaient ainsi la question de la responsabilité des industriels, des sous-traitants, des distributeurs, des autorités publiques ou de l’Union européenne, mais jamais celle des agriculteurs. Et pourtant, leur image semble avoir tout de même pâti de cette crise.

Ainsi, dans le baromètre d’image des agriculteurs, mesuré chaque année par l’Ifop pour Dimanche Ouest-France, on peut voir qu’en février 2014, la confiance envers les agriculteurs a baissé de dix points par rapport aux résultats de février 2013. Pour l’Ifop, c’était la « conséquence probable des scandales sanitaires autour de la viande de cheval révélés en début d’année dernière, et qui se sont poursuivis depuis, la baisse est particulièrement nette sur les éléments d’image liés à la confiance des consommateurs et à leur santé. Les Français ne sont ainsi plus que 70 % à juger que les agriculteurs sont des personnes en qui les consommateurs peuvent avoir confiance, soit une chute de 10 points par rapport au dernier baromètre, réalisé en février 2013, juste avant que la société Spanghero, impliquée dans la vente de viande de cheval présentée comme de la viande de bœuf à Findus, soit accusée par Benoît Hamon de s’être rendue coupable de tromperie économique ». Le 22 février 2014, une dépêche de l’AFP indiquait également, sur la base de ce même sondage, que « L’image des agriculteurs a souffert notamment des différents scandales sanitaires de ces dernières années, comme celui de la viande de cheval » (au passage, comme on l’a vu, ce scandale n’était pas un scandale sanitaire).

Entre le sondage réalisé en 2013 et celui de 2014, il y a eu, en effet, une baisse de dix points sur deux questions : (1) les agriculteurs sont des personnes en qui les consommateurs peuvent avoir confiance ; (2) les agriculteurs sont respectueux de la santé des Français. On peut remarquer que, d’une année à l’autre, cette baisse de la confiance a concerné tout particulièrement les seniors – 65 ans et plus (- 20 points) et retraités (- 19 points) – et les sympathisants du Front de gauche (- 27 points). Les enquêtes tendent, en effet, souvent à montrer que les seniors figurent parmi ceux qui sont les plus attentifs aux ingrédients et aux signes de qualité des produits alimentaires.

En attendant la vague 19, qui devrait être divulguée avant le SIA du mois de février, on peut néanmoins voir que, depuis 2014, la confiance envers les agriculteurs n’a jamais pu retrouver le niveau qu’elle avait avant la crise de la viande de cheval (Graphique 4). En moyenne, 77 % des Français interrogés faisaient confiance aux agriculteurs entre 1999 et 2013. Ils n’étaient plus que 68 % en moyenne entre 2014 et 2018. Il y a bien évidemment beaucoup d’autres facteurs explicatifs de cette moindre confiance envers les agriculteurs. On peut néanmoins considérer que le chevalgate a joué un rôle important en la matière.

Graphique 4 : part des Français qui font confiance aux agriculteurs, en pourcentages

Source : Ifop, Le baromètre d’image des agriculteurs, Vague 18.

Comment expliquer le fait que les agriculteurs semblent être les victimes collatérales d’une crise dans laquelle ils n'ont pas été impliqués ? Pour la sondeuse Fabienne Gomant (Ifop), l’explication réside dans ce qu’elle appelle un « phénomène de halo » : « même s’il s’agissait d’un scandale agro-alimentaire, l’impact de l’affaire Spanghero (découverte de viande de cheval dans des plats cuisinés supposés contenir du bœuf) ne semble pas circonscrit à cette industrie, mais avoir retenti sur l’ensemble de la filière de production ». Pour elle, « ce mécanisme d’opinion opère, en effet, tel un phénomène de halo et peut s’observer quasi systématiquement à chaque crise concernant un produit alimentaire ». Elle parle à ce propos de « la perméabilité de l’opinion à chaque crise que subit le monde agricole et ce, sans réelle différenciation, ni selon la nature de la crise (problèmes sanitaires, fraudes, pratiques peu vertueuses, …), ni selon le maillon de la chaîne de production impacté ». Elle rappelle, en effet, que « dans l’expression de leur jugement, les Français se positionnent avant tout comme consommateurs. C’est donc en fonction de l’impact qu’ils perçoivent sur le produit (viande, lait, fruits, légumes, …) qu’ils émettent un avis sur les pratiques agricoles ».

Cela signifie que, dès lors que les consommateurs évaluent les questions agricoles à partir de ce qu’ils ont dans leur assiette, une crise affectant une partie de la chaîne de production alimentaire, de la fourche à la fourchette, ou une filière alimentaire, comme la filière de la viande, a nécessairement un impact sur l’image des agriculteurs et de l’agriculture. En clair, si l’on compare une crise dans la chaîne de production alimentaire à l’explosion d’une bombe, les agriculteurs subiront d’une manière ou d’une autre l’effet de son souffle. Même si, bien évidemment, on peut le déplorer, il vaut mieux le savoir et être vigilant en perspective de la prochaine crise…
 

En savoir plus : http://www.leparisien.fr/strasbourg-67000/viande-de-cheval-comigel-met-en-cause-un-fournisseur-retire-tous-ses-produits-08-02-2013-2551403.php (informations sur le communiqué du 8 février 2013 de Comigel) ; http://www.efsa.europa.eu/en/press/news/120711 (données de l’ESFA sur le nombre de personnes décédées en lien avec la bactérie E.coli) ; https://fr.news.yahoo.com/cheval-consommateurs-m%C3%A9fiants-limpact-limit%C3%A9-temps-185902304.html (dépêche de l’AFP du 19 février 2013) ; http://www.cna-alimentation.fr/v2/wp-content/uploads/2017/03/CNA_Avis73.pdf (Conseil national de l’alimentation, « Communication et alimentation : les conditions de la confiance », Avis n° 73 adopté le 11 décembre 2014) ; https://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/144000738.pdf (source de la citation d’Eric Birlouez, repris de « Ce que nos peurs alimentaires révèlent de notre relation à la nourriture ») ; http://www.agrobiosciences.org/archives-114/alimentation-et-societe/en-collaboration/article/risques-et-peurs-alimentaires-les-lecons-des-crises-alimentaires-contemporaines-par-jocelyn-raude (Jocelyn Raude, « Risques et peurs alimentaires : les leçons des crises alimentaires contemporaines », Agrobiosciences, 2009) ; https://www.ifop.com/publication/barometre-dimage-des-agriculteurs-vague-14 (présentation par l’Ifop de la Vague 14 du baromètre d’image des agriculteurs, 2014) ; https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2018/03/3978-1-study_file.pdf (Ifop, Le baromètre d’image des agriculteurs, Vague 18, 2018) ; https://s1.membogo.com/company/CPYeQ23lLcPYvZ9GTj339cZ7/asset/files/IMAGE%20DES%20AGRICULTEURS.pdf (Fabienne Gomant, « Image des agriculteurs auprès du grand public. Persistance d’une réelle bienveillance mais porosité au traitement médiatique de l’actualité de la profession », Le Déméter 2017).


Notre illustration ci-dessous est issue de Adobe photos, lien direct : https://stock.adobe.com/fr/images/viande-de-cheval/49921172.

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Auteur : Fougier Eddy
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