« Le Déméter 2026 – Appétits stratégiques et pivots », coordonné par Sébastien Abis, porte en particulier sur « six pays appelés à jouer un rôle stratégique et démographique par l’abondance de leurs ressources naturelles, mais aussi par leur sismicité potentielle, à l’horizon de 20250 ». Parmi ces six Etats regroupés sous l’acronyme CUBITA (1), est traitée la Turquie.
A cheval entre l’Europe et l’Asie, la Turquie (85 millions d’habitants, 783 0000 km2) est par sa position géographique un pays pivot. A ses frontières, l’ancien empire ottoman voisine avec la Grèce, la Bulgarie mais aussi avec l’Iran et, les pays caucasiens (Géorgie, Arménie) et arabes (Syrie, Irak). Sur la côte nord de la Mer Noire, la Turquie commerce avec la Russie et l’Ukraine.
L’ancien empire ottoman « se positionne comme le septième producteur agricole mondial et le premier du Moyen Orient, écrivent les auteurs (2) du chapitre intitulé ‘’La Turquie, un carrefour géopolitique de l’agro-environnement’’. Cette capacité s’est confortée depuis deux décennies si l’on en juge par la progression des volumes produits : entre 2002 et 2020, les productions végétales ont progressé de 2,4 % par an et les productions animales de 7,1 % par an. De plus la Turquie s’affirme comme le premier producteur mondial de certains produits : abricots, cerises, figues et noisettes ».
Evidemment, la souveraineté alimentaire de la Turquie ne repose pas sur ces productions de niche mais sa présence sur ces marchés de l’export fait partie de sa notoriété.
En fait, le pays est autosuffisant en blé (21 Mt en 2026 dont 4.6 de blé dur) et en orges (8,3 Mt). Et sa production de maïs (7.5 Mt) est complétée par les 5 Mt importées chaque année pour l’industrie de l’alimentation animale.
La production de pommes de terre couvre aussi les besoins de la population turque.
Mais l’ancien empire ottoman importe chaque campagne de commercialisation 6-7 Mt de blé pour approvisionner sa filière meunière, charge à cette dernière d’exporter ensuite la farine produite.
En attendant, l’ancien empire ottoman est le premier pays exportateur au monde de farine.
La diplomatie de la farine
Ces cinquante dernières années, l’agriculture turque s’est développée dans les régions les plus reculées en facilitant l’accès à l’eau. «La construction en 2009 de l’aqueduc d’Urfa, le plus grand d’Europe a permis d’irriguer les steppes proches de la Syrie » où du maïs irrigué y est planté une fois les céréales à paille moissonnées, mentionnent les auteurs de l’article du Déméter.
Mais le développement de l’agriculture irriguée relocalise les populations autour des bassins irrigants. Elle permet au gouvernement d’avoir davantage d’emprises sur elles.
Au Kurdistan, le développement de l’agriculture « doit permettre de réduire l’emprise du discours sécessionniste kurde sur des populations désoeuvrées tentées de voir dans leur pauvreté le signe de délaissement de la périphérie par l’Etat », écrivent encore les contributeurs de l’article.
Question de souveraineté nationale
En Turquie, « assurer la sécurité alimentaire de nôtre pays est une question de sécurité nationale. Il n’y a pas de différence entre l’importation de blé pour la consommation intérieure et l’importation d’armes à feu. La dépendance à l’égard de produits agricoles de base est au moins aussi dangereuse et risquée que la dépendance à l’égard de l’industrie de la défense. Nous considérons la production agricole comme un secteur stratégique au delà de son aspect économique », affirmait le président Erdogan au mois de novembre 2019.
L’ancien empire ottoman a non seulement pris le parti de parler à tous les pays en conflits autour d’elle (Russie/Ukraine, les pays du Golfe) mais sa position géographique la sert aussi pour devenir un acteur commercial et géopolitique incontournable.
Sa « diplomatie de la farine » lui permet d’être présent dans des pays dans l’incapacité de subvenir aux besoins de leur population.
La Turquie leur exporte la farine qu’elle produit. Et lorsque ces pays retrouveront le chemin de la paix et de la croissance, elle sera en pole position pour saisir les opportunités économiques qui se présenteront à elle pour participer à leur reconstruction.
Déficit oléo-protéagineux
L’ancien empire ottoman est excédentaire en huile d’olive : il en exporte 150 000 t sur les 400 000 t récoltées.
Mais il ne parvient pas à l’autosuffisance en produisant la totalité des oléo-protéagineux que sa population et ses élevages consomment.
La Turquie est importatrice nette d’huile (1,6 Mt) et de tourteaux (1,1 Mt) de tournesol. Elle achète aussi l’ensemble des graines de soja et des tourteaux qu’elle utilise pour l’alimentation animale (source USDA).
Dans les années 1990, la politique de prix a été remplacée par des aides aux revenus mais le système ne satisfait pas les paysans, nombreux en 2024 pour manifester leur mécontentement.
Mais les filières agricoles sont toujours organisées autour d’un vaste mouvement coopératif, levier de développement économique et de diffusion du progrès. Il permet aussi au pouvoir d’y trouver un relais.
Filière animales en plein essor
Ces trente dernières, les filières animales se sont nettement plus développées que les filières céréalières. Le régime alimentaire turc repose sur une importante consommation de produits carnés et laitiers. La croissance démographique a amplifié les besoins d’une population qui a vu son niveau de vie s’accroître continument jusqu’à ces dernières années caractérises par une forte inflation et une dévaluation monétaire permanente de la Livre turque.
Selon l’Idele, la production de lait de vache a doublé depuis 2008 en se stabilisant autour de 10 millions de tonnes. Ce lait est produit par près de 7,2 millions de vaches laitières (+ 1 million en 20 ans), selon l’Idele. Pour autant, le solde commercial de produits laitiers est déficitaire depuis une vingtaine d’années.
Sur le marché mondial de la viande bovine, la Turquie est devenue un pays très discret. Actuellement, son principal fournisseur est le Brésil (300 000 tètes). Mais il y a 3-4 ans, l’ancien empire ottoman se faisait livrer jusqu’à un million de têtes d’Amérique du Sud et d’Union européenne.
Depuis, le pays a fortement réduit ses achats de viande bovine car les Turcs n’ont plus le pouvoir d’achat pour acheter autant de viande qu’il y a une dizaine d’années.
Mais surtout, l’essor de la production de viande bovine (et ovine) a été contrarié par la politique répressive menée par les gouvernements turcs durant des dizaines d’années, à l’est du pays, au Kurdistan. Or la région très montagneuse dispose de suffisamment de pâturages pour rendre la Turquie autosuffisante en viande bovine et ovine.
Mais pour lutter contre le PKK, le parti indépendantiste kurde de Turquie, de nombreux villages d’éleveurs isolés ont été rasés. Le gouvernement a parfois pratiqué la politique de la terre brulée.
Les populations ont été sommées de migrer dans des grandes villes …mais certaines ont aussi choisi l’immigration ou l’exil en Union européenne notamment.
De nombreux bergers ont renoncé de garder des troupeaux en alpages pour ne pas être traqués par l’armée turque, les soupçonnant d’être liés au mouvement de guérilla du PKK. Aussi, les campagnes se sont fortement dépeuplées et l’élevage pastoral de ruminants a décliné.
- (1) CUBITA : Congo, Ukraine, Brésil, Indonésie, Turquie, Australie
- (2) Tolga Bilener (Université Galatasaray – Turquie), Didier Billion (Iris – Paris) et Pierre Blanc (Bordeaux Sciences Agro)