L’adoption d’une proposition de loi censée interdire de façon pérenne le maïs génétiquement modifié en France montre à quel point les arguments des anti-OGM ont réussi à influencer une grande partie de l’opinion et de la classe politique
Le 15 avril dernier, l’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi qui stipule que « la mise en culture des variétés de maïs génétiquement modifié est interdite sur le territoire national ». Elle vise en premier lieu le maïs génétiquement modifié de Monsanto, MON810, qui, jusqu’à présent est le seul maïs transgénique autorisé à la culture dans l’Union européenne, mais aussi par anticipation le maïs TC1507 du groupe américain Pioneer-Dupont qui devrait bientôt être aussi autorisé à la culture dans l’Union.
La seconde tentative a donc été la bonne puisqu’au mois de février, une proposition identique qui avait été faite par le sénateur socialiste Alain Fauconnier avait été rejetée par le Sénat. Même si le nouveau premier ministre Manuel Valls s’était exprimé à plusieurs reprises en faveur des OGM et si cette proposition de loi est contraire à la règlementation européenne en vigueur, son adoption n’était donc pas vraiment une surprise. En revanche, un amendement d’Europe Ecologie Les Verts souhaitant interdire toutes les plantes génétiquement modifiées a été rejeté.
Cette opposition aux OGM en France est bien entendu loin d’être nouvelle puisque Greenpeace a fait campagne sur le sujet dès 1996 avec l’arrivée en Europe des premières fèves de soja transgénique et la Confédération paysanne a procédé aux premières actions de fauchage en plein champ de plantes génétiquement modifiées un an plus tard. Même s’il a été souvent très controversé, cet activisme des anti-OGM a néanmoins réussi à convaincre une large partie de l’opinion publique et les différents gouvernements, de droite comme de gauche d’ailleurs, qui ont décrété un moratoire sur le maïs MON810 à partir de février 2008. Ce moratoire avait été confirmé en 2013 par le ministre de l’Agriculture, puis le président Hollande alors que le Conseil d’Etat avait annulé l’arrêté de suspension de la culture du MON810. L’adoption de la proposition de loi du 15 avril n’apparaît donc que comme le dernier exemple de cette influence des anti-OGM.
Résultat, il n’y a plus aucune culture OGM en France, y compris à titre expérimental depuis le mois de juillet 2013. En effet, faute d’autorisation de prolonger l’expérimentation pour cinq années supplémentaires en provenance du ministre de l’Agriculture, l’INRA a décidé de détruire la dernière culture génétiquement modifiée qui existait en France et qui concernait 1 000 peupliers.
Qui sont les anti-OGM ?
Il convient en premier lieu de distinguer les militants de la « cause » anti-OGM de ses relais. Les premiers ont des convictions profondes. Ce sont des militants que l’on peut retrouver au sein de la Confédération paysanne, de mouvements écologistes, de groupes altermondialistes ou assimilés (ATTAC, Fondation Sciences citoyennes, Action Consommation), de groupes de « veille » et de pression sur le sujet (Inf’OGM, Combat Monsanto, OGM Dangers, Stop OGM, Res’OGM Info, etc.), de groupes spécialisés sur la question des semences (Association Kokopelli, Réseau semences paysannes) ou encore pro-agriculture biologique (Fédération nationale d’agriculture biologique, Nature et progrès, Mouvement pour le droit et le respect des générations futures) et bien entendu des Faucheurs volontaires. Figurent également parmi les militants anti-OGM, des scientifiques appartenant à des centres de recherche dits « indépendants », dont le plus connu est Gilles-Eric Séralini du Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique (CRII-GEN), des hommes politiques, au premier rang desquels on peut citer les eurodéputés Corinne Lepage et José Bové, et des journalistes, dont le cas le plus emblématique est sans aucun doute Marie-Monique Robin, l’auteure du documentaire et de l’ouvrage Le Monde selon Monsanto.
Les relais paraissent avoir moins de convictions fermes sur le sujet, mais voient bien que l’opinion est inquiète. Ils ont donc tout intérêt à suivre celle-ci. C’est le cas de certains politiques. On peut penser, par exemple, à Ségolène Royal qui, en 2011, avait témoigné lors d’un procès de José Bové à la demande de ce dernier alors qu’il comparaissait pour un fauchage d’OGM, ou dans une moindre mesure à Nathalie Kosciusko-Morizet, qui a reçu des Faucheurs en 2007 alors qu’elle était secrétaire d’Etat à l’Ecologie. C’est aussi le cas de la presse. On se souvient par exemple de la « Une » du Nouvel Observateur suite à la parution en 2012 de l’étude réalisée par Séralini et ses collaborateurs qui avait comme titre « Les révélations d’une étude de scientifiques français. Oui, les OGM sont des poisons ! », ainsi que des photos de rats de laboratoire déformés par des tumeurs. Enfin, c’est le cas des enseignes de la distribution. Carrefour, qui a financé en partie l’étude de Séralini, s’efforce également de surfer sur l’inquiétude exprimée par une partie des consommateurs vis-à-vis des OGM en indiquant depuis 2010 pour plus de 300 références issues d’animaux un label « nourris sans OGM ». Il paraît aussi évident que si le vent devait tourner en la matière, ces relais se montreraient sans doute bien plus prudents.
Les raisons de l’influence des anti-OGM
Différents facteurs ont semble-t-il joué un rôle essentiel dans la réussite de la stratégie de diabolisation de cette technologie et de son principal promoteur, Monsanto, opérée par les anti-OGM. Cela a été possible en raison de la nature même des OGM et du « terrain » particulièrement propice que l’on peut trouver en France depuis quelques années.
Cette technologie présente, en effet, le défaut de ne pas avoir nécessairement d’utilité directe et tangible aux yeux des consommateurs puisque l’intérêt du maïs OGM concerne d’abord les agriculteurs. Par ailleurs, divers scandales sanitaires ont pu amener une partie des Français à s’interroger sur le lien qui existait jusqu’alors entre le progrès et certaines innovations technologiques et à se méfier des discours officiels des pouvoirs publics, des entreprises ou des experts. Rappelons que le débat sur les OGM démarre en France en 1996-1997 en pleine crise de la vache folle puisque c’est en mars 1986 que le gouvernement britannique a reconnu l’existence d’une forme humaine de la maladie de la vache folle.
Une partie de l’opinion exprime également une certaine défiance vis-à-vis des grandes entreprises, a fortiori des entreprises multinationales, d’autant plus si elles appartiennent à un secteur chimique souvent controversé et si elles sont américaines, mais aussi vis-à-vis du processus d’industrialisation de l’agriculture (pesticides, élevage intensif, algues vertes, etc.). Sous l’influence des anti-OGM, les Français ont donc pu en conclure que si Monsanto développait cette technologie qui n’avait aucune forme d’utilité pour le consommateur, tout en étant susceptible d’être dangereuse pour la santé, l’environnement ou la situation économique des agriculteurs, c’était en aucun cas pour le bien du consommateur, de l’agriculture ou de la société, mais uniquement par appât du gain. En définitive, comme l’expliquent les auteurs d’un rapport publié par la Fondation Concorde en février 2014, cette faible acceptation des OGM par le public en France, comme du reste dans une grande partie du reste de l’Europe, « résulte d’un mélange entre l’échec d’avoir pu prouver que les OGM apporteraient un bénéfice certain aux populations européennes, et en parallèle, l’argumentaire des risques éventuels qui n’a cessé de se développer ».
Enfin, dernier facteur expliquant l’influence des anti-OGM en France, ainsi que l’affirme Philippe Chalmin en conclusion du rapport de la Fondation Concorde, « les OGM ont pu cristalliser les peurs des Français à la fin du 20e siècle » dans une société qui peut même être tentée par ce que certains appellent un « précautionnisme ». Ce précautionnisme est une vision radicale du principe de précaution consistant à rejeter toute forme d’innovation à partir du moment où elle comporte le moindre risque pour la santé ou l’environnement au nom d’une sorte de tolérance zéro vis-à-vis des risques.
Tout ceci soulève bien entendu deux questions-clefs. La première est celle de l’avenir de l’innovation technologique en France, qui ne concerne pas uniquement les OGM, mais aussi par exemple la technique de fracturation hydraulique ou les nanotechnologies. Comme l’écrivait Louis Gallois dans son rapport sur la compétitivité de 2012, « le principe de précaution doit servir à la prévention ou à la réduction des risques, non à paralyser la recherche ; il doit, au contraire, la stimuler ».
La seconde, plus large, concerne les nombreux défis qui doivent être relevés dans les décennies à venir par l’humanité (sécurité alimentaire mondiale, changement climatique, etc.) : doit-on faire confiance à l’ingéniosité humaine pour s’adapter à la situation et trouver des solutions novatrices, en particulier via la technologie, ou doit-on au contraire se défier de la technique et reconsidérer de façon radicale notre mode de production et notre mode de vie ? De ce point de vue, on ne peut qu’être d’accord avec Louis Gallois lorsqu’il affirme que « fuir le progrès technique parce qu’il présente des risques nous expose à un bien plus grand risque : celui du déclin, par rapport à des sociétés émergentes qui font avec dynamisme le choix du progrès technique et scientifique, tout en n’étant pas plus aveugles que nous sur les nécessaires précautions ». En effet, si certaines innovations techniques peuvent ne pas représenter une avancée pour l’humanité, en revanche, ce qui est certain, c’est que la décroissance ne constitue en aucun cas une solution envisageable et souhaitable.
En savoir plus : http://fondationconcorde.com/publications-fiche.php?id=124 (rapport de 2014 de la Fondation Concorde intitulé Les OGM, une opportunité à saisir pour la France), www.ladocumentationfrancaise.fr/rapports-publics/124000591/index.shtml (rapport de 2012 de Louis Gallois intitulé Pacte pour la compétitivité de l’industrie française), www.fondapol.org/etude/boulouque-fougier-contester-les-technosciences/ (études de 2011 de la Fondapol sur les mouvements anti-technosciences et notamment anti-OGM).