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La hausse des prix alimentaires et les émeutes de la faim

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Un rapport publié en mai par la Banque mondiale met en exergue deux formes de risques, celui d’un retournement de tendance dans l’évolution des prix alimentaires et donc celui du déclenchement d’éventuelles nouvelles « émeutes de la faim » dans le monde

Au sein du système des Nations unies, il n’y a pas que la FAO qui s’intéresse à l’agriculture et à l’alimentation, il y a également la Banque mondiale. En effet, si la FAO a son indice des prix, l’Indice FAO des prix des produits alimentaires, qui mesure chaque mois la variation des cours internationaux pour cinq catégories de produits alimentaires (aliments, céréales, huiles végétales, produits laitiers et viande), la Banque mondiale a aussi son propre indice. Il s’agit de l’Indice des prix alimentaires de la Banque mondiale qui, lui, évalue le prix à l’exportation de quatre catégories de produits (denrées alimentaires, matières grasses et huiles, céréales et autres).

Or, dans la dernière édition de son Rapport sur les prix alimentaires mondiaux (« Food Price Watch »), qui est parue en mai, la Banque mondiale attire l’attention sur deux phénomènes préoccupants.

Risque de retournement de tendance des prix alimentaires

Selon la Banque mondiale, on pourrait bien assister à un retournement de la situation dans le domaine des prix alimentaires dans le monde. Après les flambées des prix de 2007-2008 et de 2010-2012, on observait, en effet, depuis le mois d’août 2012, une tendance générale à la baisse de ces prix. Or, ceux-ci semblent être à nouveau orientés à la hausse.

Ainsi, entre les mois de janvier et d’avril 2014, la Banque mondiale note une augmentation de 4 % des prix alimentaires internationaux. C’est notamment le cas pour les céréales dont le prix a progressé de 7 % : sur cette période, le prix du blé a augmenté de 18 % et celui du maïs de 12 %. Par ailleurs si le prix du riz de basse qualité (riz Thaï 5 %) a globalement baissé de 12 % entre janvier et avril 2014, le prix du riz de haute qualité, lui, a augmenté durant cette période. Enfin, le prix du sucre a lui aussi beaucoup progressé (+ 13 %), tout comme celui de l’huile de soja (+6 %). Ces données diffusées par la Banque mondiale semblent confirmer ce que la FAO avait déjà signalé de son côté en avril dans un communiqué où elle faisait état d’une « forte hausse de l’Indice FAO des prix alimentaires » pour le mois de mars, celui-ci ayant atteint son plus haut niveau depuis le mois de mai 2013.

Trois possibilités d'explications

La Banque mondiale avance trois types de facteurs pour expliquer ce retournement de tendances sur le front des prix alimentaires. Le premier facteur a trait aux conditions climatiques. La sècheresse en Australie, par exemple, a favorisé une hausse des prix à l’exportation du riz de haute qualité alors que le pays en est l’un des principaux exportateurs. Une autre sècheresse, cette fois-ci dans le Sud du Brésil, a contribué à une baisse de la production de maïs dont le pays est l’un des principaux exportateurs. Enfin, un hiver froid en Indonésie, au Vietnam et en Thaïlande a favorisé une réduction de la production de riz.

Le deuxième facteur est lié à une forte demande qui pousse les prix à la hausse d’autant plus que l’offre n’est pas en mesure de suivre pour des raisons climatiques ou autres. C’est en particulier le cas pour la Chine dont la demande de blé a plus que doublé en 2013, mais aussi d’autres grandes régions importatrices comme l’Asie, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. On observe également une hausse de la demande de maïs dans de nombreuses zones pour l’alimentation animale (Chine, Union européenne, Egypte, Iran, Algérie), mais aussi pour la constitution de stocks (Chine, Etats-Unis, Canada, Ukraine).

Le troisième, de moindre importance, est de nature géopolitique. Il concerne bien entendu la situation que connaît actuellement l’Ukraine, même si les auteurs du rapport indiquent que la dépréciation de la monnaie nationale, de faibles précipitations depuis quelques mois et l’orientation de nombreux cultivateurs vers des cultures plus rentables ont eu sans doute plus d’impact sur les prix du blé et du maïs que l’instabilité politique que vit le pays depuis la fin de l’année 2013. Entre janvier et avril 2014, le prix du maïs ukrainien à l’exportation a ainsi augmenté de 73 % et celui du blé de 37 %.

Faut-il s’en inquiéter ? Pas si sûr. En effet, si l’on en croît le dernier communiqué de la FAO publié le 5 juin, les prix alimentaires reculent pour le deuxième mois consécutif. Pour la FAO, « les prix ont chuté face aux disponibilités généralement abondantes qui ont influé sur les cours internationaux de la plupart des denrées de l’Indice ». La Banque mondiale avait d’ailleurs indiqué dans son rapport du mois de mai que les récoltes de 2013 et celles prévues pour 2014 avaient atteint des sommets. Les récoltes de blé en 2013 ont ainsi battu un record historique et celles de 2014 devrait être aussi particulièrement élevées. Il en est de même pour les récoltes de maïs, qui ont également atteint un niveau historique sans précédent en 2013. La Banque signalait ainsi dans l’édition de février de son rapport Food Price Watch que « les récoltes record de blé, de maïs et de riz, conjuguées à une consolidation de l’offre et un raffermissement des stocks mondiaux, tirent les prix vers le bas ».

Risque d’émeutes et de conflits de la faim

La Banque mondiale craignant que cette nouvelle hausse des prix alimentaires ne conduise aux mêmes conséquences que les épisodes récents de flambée des prix, à savoir la multiplication des « émeutes de la faim » et, plus largement, des « conflits de la faim », en a profité pour faire le point sur les connaissances que l’on a sur le sujet.

Que peut-on en retenir ? Tout d’abord, la notion même d’« émeutes de la faim », très souvent employée par les médias, est difficile à cerner. La Banque mondiale s’y est tout de même essayée en définissant celles-ci comme « des troubles violents entraînant une perte de contrôle, des dommages corporels ou des atteintes aux biens, principalement liés à une pénurie alimentaire, des problèmes d’approvisionnement ou des prix trop élevés, dont les médias locaux et internationaux ont rendu compte et qui peuvent recouvrir d’autres motifs de mécontentement ».

La Banque mondiale a également tenté d’évaluer le nombre d’émeutes de ce type dans le monde entre 2007 et 2014. Elle en a répertorié 51 qui se sont déroulées dans 37 pays. Elle mentionne notamment à ce propos les émeutes en Tunisie début 2011 qui ont plus ou moins déclenché la « Révolution du Jasmin » dans le pays conduisant au départ de Ben Ali, même si elle estime que la plupart des protestations qui se sont déroulées dans le monde arabe cette année-là ne relèvent pas d’« émeutes de la faim » à proprement parler.

Deux catégories d'émeutes

D’après la Banque mondiale, ces événements peuvent, plus globalement, être classés en deux catégories. La première fait référence à des protestations liées de façon claire à un accroissement des prix alimentaires et dirigées contre les autorités publiques. Les émeutes récentes de ce type les plus graves se sont déroulées au Cameroun en février 2008 où elles auraient fait entre 24 et 100 morts, en Afrique du Sud en août 2012 (37 morts et 80 blessés) et en Tunisie en janvier 2011 (23 morts et plus de 100 blessés). La seconde catégorie correspond à des protestations provoquées par une pénurie de nourriture. Elles sont donc dirigées contre ceux qui fournissent les denrées alimentaires. Elles visent notamment les camions, les boutiques ou les camps de réfugiés où est censée se trouver la nourriture. Les émeutes récentes de ce type les plus meurtrières se sont produites en Argentine en décembre 2012 (22 morts et plus de 200 blessés), au Pakistan en septembre 2009 (plus de 20 morts et 30 blessés) et en Somalie en août 2011 (10 morts).

Conflits des villes, conflits des champs

Enfin, le lien qui peut exister entre alimentation et conflit ne concerne pas uniquement les « émeutes de la faim », mais peut aussi impliquer de véritables « conflits de la faim ». La Banque mondiale distingue ainsi ce que l’on pourrait appeler les « conflits des villes » des « conflits des champs ». Les premiers sont principalement liés au « choc » des prix alimentaires. De plus en plus d’études tendent à montrer, en effet, l’existence d’un lien entre, d’une part, le prix international des denrées alimentaires et, d’autre part, les conflits (guerres interétatiques ou civiles), les violences civiles ou les renversements de régime. Un brusque accroissement des prix provoque alors des protestations de la part des citadins et peut d’ailleurs nourrir d’autres types de doléances (pauvreté, disparités, diverses formes de mécontentements, etc.). Les seconds sont davantage causés par une compétition pour l’accès à des ressources naturelles rares (terres, eau, ressources halieutiques, etc.). Ce sont par conséquent plutôt les agriculteurs et ceux qui travaillent dans l’agriculture qui sont à l’origine de l’agitation sociale.

Quoi qu’il en soit, il bien clair que, ainsi que l’affirme l’agronome américain Norman Borlaug, prix Nobel de la paix et « père » de la « Révolution verte », cité par la Banque mondiale, « on ne peut pas bâtir un monde de paix avec des estomacs vides et la misère humaine ».

 

En savoir plus : www.banquemondiale.org/fr/topic/poverty/publication/food-price-watch-home (page du site de la Banque mondiale consacrée aux rapports Food Price Watch), www.banquemondiale.org/themes/crise-alimentaire/rapport/mai-2014.html (rapport de la Banque mondiale en français publié en mai 2014), www.banquemondiale.org/themes/crise-alimentaire/rapport/fevrier-2014.html#_edn (rapport de la Banque mondiale en français publié en février 2014), www.fao.org/news/story/fr/item/219062/icode/ (communiqué de la FAO du mois d’avril 2014), www.fao.org/news/story/fr/item/233267/icode/ (communiqué de la FAO du mois de juin 2014).

 

Notre photo montre un village de "paysans sans terre" au Brésil.

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Auteur : Fougier Eddy
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  • 1Commentaire
  • #1

    entre le moment ou ces grands organismes, comme la banque mondiale, pondent des résultats, et la réalité du moment, il y a quand même des questions à se poser sur leurs utilités. Les prix ont montés entre janvier et avril, mais ne serions nous pas en juin. Et si je vends du blé en juin, ce n'est pas au prix d'avril..... ou je ne m'adresse peut ètre pas au bon courtier....

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