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Consommateurs et agriculteurs, toujours la même incompréhension

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L'enquête de BASF divulguée au cours du mois de septembre, mais aussi deux enquêtes récentes Eurobaromètre, tendent à confirmer l’idée d’une grande incompréhension entre agriculteurs et consommateurs, qui se concentre sur les questions des pesticides et des OGM.

Les résultats de plusieurs enquêtes d’opinion menées à l’échelle internationale ou européenne ont été publiés récemment. La première, sur les perspectives agricoles, a été réalisée à l’instigation du groupe chimique international BASF (BASF Farm Perspectives Study). Elle vise à étudier de façon comparative les perceptions des consommateurs et des agriculteurs, notamment sur l’« agriculture durable », dans sept pays répartis sur trois continents : en Europe (Allemagne, Espagne, France), en Amérique (Brésil, Etats-Unis) et en Asie (Chine, Inde). 300 agriculteurs censés être représentatifs du monde agricole et 1 000 consommateurs ont été ainsi interrogés dans chacun de ces pays. Les résultats de cette enquête ont été publiés en septembre 2014. Il s’agit de la seconde enquête menée sur ce thème par BASF, la première l’ayant été en 2011.

Elle peut être utilement complétée par les résultats de deux enquêtes Eurobaromètre récentes réalisées à l’instigation de la Commission européenne. Leurs résultats ont été divulgués en septembre pour la première qui porte sur les attitudes des citoyens européens à l’égard de l’environnement et en octobre pour la seconde qui est consacrée aux perceptions par le public de la recherche scientifique et de l’innovation.

Rupture de "contrats" entre consommateurs et agriculteurs

Ces enquêtes contiennent en soi peu d’informations inédites. Elles tendent à confirmer diverses tendances que l’on a pu observer ces dernières années, en particulier l’existence de divergences entre agriculteurs et consommateurs sur un certain nombre de thèmes. Leur enseignement principal est, en effet, de confirmer semble-t-il la rupture de deux « contrats » implicites qui existaient jusqu’à une période récente entre producteurs et consommateurs de produits agricoles.

Le premier de ces « contrats » était l’acceptation par les consommateurs dans la période d’après-guerre du recours aux produits chimiques en vue d’améliorer les rendements agricoles et le second était l’acceptation des innovations technologiques dans les processus agricoles. Or, le rejet, ou du moins la vive critique, par une partie des consommateurs de l’implication de l’industrie et de la science dans la sphère agricole semble palpable dans ces enquêtes. Il s’exprime en particulier par le rejet de l’utilisation des produits phytosanitaires et des produits génétiquement modifiés.

En effet, lorsque l’agriculteur pense rendement, le consommateur, lui, tend à penser qualité de l’alimentation et protection de l’environnement. L’un des responsables du groupe BASF, le Dr Kristina Winzen, mentionné dans le communiqué de presse du groupe, explique ainsi que « les producteurs et consommateurs ne voient pas la durabilité de la même manière, ce qui explique que les agriculteurs ont du mal à répondre aux exigences de la société ». Cinq enseignements peuvent être ainsi tirés de ces enquêtes.

(1) Un consensus relatif sur le rôle des agriculteurs et de l’agriculture dans la société

L’enquête de BASF de 2014 tend à montrer que les agriculteurs et les consommateurs sont globalement d’accord sur l’idée que les premiers sont des pourvoyeurs de nourriture (graphique 1), dont l’un des principaux défis est de nourrir une population mondiale croissante (graphique 2), et, dans une moindre mesure, des « gestionnaires » du territoire (graphique 3).

Graphique 1 : les agriculteurs sont des pourvoyeurs de nourriture (BASF)

Graphique 2 : l’un des plus importants défis pour les agriculteurs est de nourrir
une population mondiale croissante (BASF)

Graphique 3 : les agriculteurs sont les gestionnaires du territoire (BASF)

Au total, 76 % des agriculteurs interrogés se disent satisfaits de leur situation en tant qu’agriculteur, tandis que 58 % des consommateurs sont satisfaits de la façon dont l’agriculture est conduite dans leur pays (graphique 4).

Graphique 4 : êtes-vous satisfait ou non de votre situation en tant qu’agriculteur / de la façon dont l’agriculture est conduite dans votre pays (BASF)

(2) Une vision distincte de l’« agriculture durable »

En revanche, agriculteurs et consommateurs semblent être en partie en désaccord sur la notion même d’« agriculture durable ». Si dans les sept pays étudiés par BASF, les agriculteurs estiment de façon majoritaire utiliser des méthodes de production compatibles avec l’environnement, ce n’est pas le cas du point de vue des consommateurs (graphique 5). Ainsi, en France, 79 % des agriculteurs sont d’accord avec l’idée que les agriculteurs utilisent de telles méthodes de production (37 % d’entre eux sont même totalement d’accord). Or, seulement 28 % des consommateurs sont de cet avis, alors que 34 % d’entre eux sont d’un avis contraire. Parmi les sept pays, c’est même en France que les consommateurs sont les plus nombreux à être en désaccord avec cette affirmation.

Graphique 5 : les agriculteurs utilisent des méthodes de production durables
pour l’environnement (BASF)

Parallèlement, à la question « Les consommateurs se soucient-ils de la durabilité dans l’agriculture ? », une large majorité des consommateurs répond par l’affirmative, tandis que les agriculteurs se montrent quant à eux beaucoup plus circonspects, à l’exception notable des agriculteurs chinois et … français (graphique 6). Cela conforte tout de même l’impression qu’il existe une incompréhension entre agriculteurs et consommateurs : les premiers ne sont pas tellement d’accord avec l’idée que les consommateurs se soucient de la durabilité en agriculture, tandis que les seconds reprochent aux agriculteurs de ne pas avoir une pratique suffisamment durable.

Graphique 6 : êtes-vous d’accord ou non avec le fait que les consommateurs se soucient du caractère durable de l’agriculture (BASF)

Cette incompréhension semble être avant tout liée à une définition différente de ce qu’est la « durabilité » en agriculture. Pour les agriculteurs, cela correspond en grande partie à l’agro-écologie, telle qu’elle est définie par exemple dans la loi d’avenir pour l’agriculture, l’alimentation et la forêt : « ensemble de pratiques agricoles privilégiant l’autonomie des exploitations agricoles et l’amélioration de leur compétitivité en maintenant ou en augmentant la rentabilité économique, en améliorant la valeur ajoutée des productions et en réduisant la consommation d’énergie, d’eau, d’engrais, de produits phytosanitaires et de médicaments vétérinaires en particulier les antibiotiques ». En effet, pour les agriculteurs, la « durabilité », c’est d’abord une amélioration de la protection des sols et de l’utilisation des ressources (terres, eau) et donc une prise en compte des contraintes environnementales comme moyen d’améliorer les rendements. Pour les consommateurs, la « durabilité » concerne d’abord la protection de l’environnement et l’amélioration de la qualité de la nourriture produite (tableaux 1 et 2).

Tableau 1 : à quoi associez-vous la « durabilité » en agriculture ? (BASF, ensemble)

Tableau 2 : à quoi associez-vous la « durabilité » en agriculture ? (BASF, France)

On peut d’ailleurs remarquer que, dans l’enquête Eurobaromètre consacrée à l’environnement, la pollution agricole est classée par les Européens, mais aussi par les Français, parmi les principales pollutions (tableau 3).

Tableau 3 : principaux enjeux environnementaux (Eurobaromètre)

(3) Les pesticides, pomme de discorde entre agriculteurs et consommateurs

Cette incompréhension entre agriculteurs et consommateurs concernant l’« agriculture durable » se concentre en particulier sur la question de l’utilisation de produits chimiques dans le processus de production agricole. Le contrat implicite qui liait producteurs et consommateurs dans l’après-guerre autour de ce qui a été appelé alors la « Révolution verte », à savoir l’utilisation de produits chimiques pour améliorer les rendements agricoles de sorte à assurer une souveraineté alimentaire du pays, semble avoir été rompu. Pour les consommateurs, l’accroissement de la production agricole ne doit pas s’effectuer à n’importe quel prix, notamment au détriment de l’environnement et de la santé des consommateurs. Ainsi, si pour une très large majorité des agriculteurs, les pesticides sont utilisés de façon responsable, ce n’est pas le cas du point de vue des consommateurs (graphique 7). En France, 82 % des agriculteurs interrogés estiment que les agriculteurs recourent aux pesticides de façon responsable. Les consommateurs ne sont que 24 % à partager ce point de vue, tandis que 35 % d’entre eux estiment que les pesticides ne sont pas utilisés de façon responsable.

Graphique 7 : les agriculteurs utilisent les pesticides de façon responsable (BASF)

Une large majorité d’agriculteurs soutient également l’idée que produire de la nourriture en quantité suffisante nécessite une utilisation de pesticides, alors que les consommateurs sont bien loin de partager ce sentiment (Graphique 8). En France, 61 % des agriculteurs soutiennent cette idée (pas moins de 30 % d’entre eux s’y opposent tout de même), alors que les consommateurs sont seulement 12 % dans ce cas, soit le taux le plus faible des sept pays étudiés, tandis que 61 % d’entre eux ne sont pas d’accord avec cette idée, soit le taux le plus élevé de l’échantillon.

 

Graphique 8 : Produire de la nourriture en quantité suffisante requiert une utilisation de pesticides (BASF)

(4) L’apport des technologies dans les processus de production agricole, l’autre pomme de discorde

Les consommateurs ne rejettent pas toute forme d’apport des technologies en matière agricole. Au même titre que les agriculteurs, ils soutiennent ainsi massivement cet apport en matière de machinisme, d’agriculture de précision et même d’amélioration des engrais. En revanche, ils ne suivent pas les agriculteurs dans l’enthousiasme qu’ils expriment à l’égard des technologies en ce qui concerne l’amélioration des pesticides (Graphique 9) et a fortiori à l’égard des cultures génétiquement modifiées (Graphique 10).

Graphique 9 : très importants bénéfices des technologies pour l’amélioration des pesticides (BASF)

Il est d’ailleurs à noter qu’en France, en Allemagne et en Inde, les agriculteurs sont peu nombreux à considérer que les OGM peuvent leur apporter d’importants bénéfices. Il est aussi intéressant de voir à ce propos qu’à l’exception notable de l’Inde, les agriculteurs se situant dans les pays dans lesquels les OGM sont autorisés (Brésil, Chine, Espagne, Etats-Unis) plébiscitent cette technologie, tandis que ceux qui se trouvent dans des pays qui les interdisent (Allemagne, France) ne partagent pas ce sentiment.

Graphique 10 : très importants bénéfices des technologies pour les cultures génétiquement modifiées (BASF)

Au-delà, l’enquête Eurobaromètre consacrée à la science, à la recherche et à l’innovation montre bien que la vision des personnes interrogées est assez partagée sur l’impact de la science sur l’alimentation (graphique 11). Ainsi, en France, si 40 % d’entre elles estiment que la science a un impact positif sur l’alimentation, elles sont tout de même 21 % à penser le contraire, ce qui est loin d’être négligeable. Cette proportion correspond à peu près à ce que l’on peut voir dans le reste de l’Union européenne, notamment en Allemagne.

 

Graphique 11 : impact d’ici à 15 ans de la science et de l’innovation technologique sur la quantité et la qualité de l’alimentation (Eurobaromètre)

Cette distinction entre consommateurs et agriculteurs sur les pesticides et les OGM est également visible dans les réponses apportées à une autre question posée dans le cadre de l’enquête BASF, qui a trait aux critères d’achat de nourriture (graphique 12). Les réponses des consommateurs et des agriculteurs sont relativement proches, si ce n’est justement sur deux thèmes : les OGM et la production biologique.

Graphique 12 : critères d’achat de nourriture (BASF)

(5) Des souhaits divergents concernant la réglementation

En conséquence, agriculteurs et consommateurs ne sont pas tellement d’accord sur la question de la réglementation (graphique 13).

Graphique 13 : perception de la réglementation actuelle de l’agriculture (BASF)

Du côté de l’offre, à l’exception notable des agriculteurs indiens et chinois, les agriculteurs tendent à estimer qu’il y a trop de réglementation et que cela constitue un obstacle pour la production et le rendement agricoles (graphique 14). Du côté de la demande, les consommateurs, eux, semblent souhaiter, au contraire, davantage de réglementation afin de garantir une meilleure protection de la santé humaine et de l’environnement (graphique 15). L’exemple des consommateurs chinois paraît particulièrement emblématique de ce point de vue suite à une multiplication des scandales sanitaires dans le pays. Sur ce sujet aussi, on peut donc percevoir le symptôme d’une grande incompréhension entre agriculteurs et consommateurs.

Graphique 14 : perception de la réglementation actuelle de l’agriculture, trop de réglementations

Graphique 15 : perception de la réglementation actuelle de l’agriculture, pas assez de réglementations (BASF)

 

Pour en savoir plus : www.agro.basf.com/agr/AP-Internet/en/content/news_room/Farm_Perspectives_Study_2014/background_information/index (méthodologie de l’enquête BASF de 2014), www.agro.basf.com/agr/AP-Internet/en/function/conversions:/publish/content/news_room/Farm_Perspectives_Study_2014/main_findings/BASF_Farm_Perspectives_Study_2014_Main_Findings.pdf (principaux résultats de l’enquête BASF 2014 sur les perspectives agricoles), www.agro.basf.com/agr/AP-Internet/en/content/news_room/Farm_Perspective_Study/BASF_Farm_Perspectives_Study_Key_findings (principaux résultats de l’enquête BASF 2011 sur les perspectives agricoles), www.agro.basf.com/agr/AP-Internet/en/content/news_room/news/study_shows_how_farmers_and_consumers_differ_in_their_understanding_of_sustainable_agriculture (communiqué de presse du groupe BASF relatif à l’enquête BASF 2014 sur les perspectives agricoles), http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/ebs/ebs_419_en.pdf (enquête Eurobaromètre de 2014 sur les perceptions de la science, de la recherche et de l’innovation par le public), http://ec.europa.eu/public_opinion/archives/ebs/ebs_416_en.pdf (enquête Eurobaromètre de 2014 sur l’attitude des citoyens européens à l’égard de l’environnement).

Notre illustration ci-dessous : sur les routes des monts du Cantal, un panneau indique le fromage fermier.

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Auteur : Fougier Eddy
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