L’ETA Lecarpentier a pris à fond le virage technologique ces dix dernières années pour gérer les problématiques d’inflation à différents niveaux. L’entreprise n’en est pas moins restée sur ses cœurs de métier historiques, triage, paille et pulvérisation, auxquels s’est ajouté le transport poids lourd.
C’est fin 2016 que nous avions rencontré Wilfrid Lecarpentier à Longues-sur-Mer sur la bordure littorale des plages du débarquement de Normandie, entre les plaines céréalières de Caen et le bocage. Le jeune entrepreneur était déjà champion de France multirécidiviste de karting et des 24 h du Mans (karting), avec des idées bien trempées de la raison d’être d’une entreprise comme la sienne. Dix ans plus tard, le cœur de l’activité et sa répartition sont restés plus ou moins la même. « Nous trions des semences à façon pour 40 % du chiffre d’affaires et l’activité de récolte et de négoce de paille occupe également 40 % de l’activité, détaille Wilfrid. Les 20 % restants sont liés à la pulvérisation, les épandages d’azote et de chaux et le transport poids lourds. Cependant, depuis dix ans, nous nous sommes encore plus spécialisés, pour optimiser chaque prestation. L’enjeu c’est d’être le plus performant dans chaque chose que nous faisons. Pour cela il faut aller chercher des niches et se différencier ».
Prendre le virage technologique
Cette spécialisation engagée et poursuivie par l’entreprise nécessite cependant de gros investissements à la fois humains – dans la formation – et matériels. « Pour le triage de semence nous avons fait le pari risqué mais nécessaire de passer au triage sur camion, pour déplafonner le poids de la machine, explique l’entrepreneur. Nous embarquons l’eau et le groupe électrogène sur le camion, et nous pouvons travailler partout en toute autonomie. Nous avons aussi ajouté un ébarbeur pour gérer des récoltes qui ont été mal battues par exemple. Surtout, l’unité embarque une colonne densimétrique qui permet de réaliser le tri et d’écarter les semences indésirables comme celles de ray-grass. Nous avons ainsi franchi un gros cap en matière de qualité de travail où nous amenons la précision industrielle en ferme ».
L’entrepreneur a suivi les évolutions technologiques en matière de pulvérisation également. « Nous avons réinvesti dans deux pulvérisateurs Horsch pour avancer plus vite sur la route, bénéficier d’une rampe plus stable avec des buses à 25 cm qui assurent un triple recouvrement, détaille Wilfrid Lecarpentier. La rampe est beaucoup plus proche de la culture et bourrée de capteurs pour s’ajuster en permanence. Nous sommes beaucoup plus précis avec beaucoup moins de pertes. C’est très important pour nous en bordure littorale ». L’entrepreneur avait acquis il y a dix ans un vrai savoir-faire dans la pulvérisation à bas volume. Il continue de le mettre en œuvre lorsque le mode d’action des molécules et leur fluidité le permettent (sur les racinaires, ils restent à des litrages normaux).
Agriculture de précision
« Ces dix dernières années nous sommes passés à la modulation sur les engrais. Les semoirs sont équipés de GPS et de coupure de tronçons… Tout cela fait faire de véritables économies. C’est tangible. Avec le GPS, il reste parfois trois ou quatre doses de semences de maïs à la fin du semis d’une parcelle de 50 ha. J’ai une ferme également à côté, et donc, je mesure aussi très concrètement tout ce que ces technologies apportent comme économies. Par exemple, dans une parcelle hétérogène de 30 ha, parfois nous apportons de l’engrais que pour 10 ha avec la modulation associée à des outils comme Be Api. Nous sommes aussi passés à la modulation de l’azote minéral. J’y vois beaucoup de potentiel pour les éleveurs qui ont leurs engrais de ferme et qui n’ont plus qu’à piloter le complément avec l’azote minéral. Le virage technologique que nous avons pris apporte globalement des économies très concrètes. Le GPS nous a d’ailleurs aussi permis de résoudre des problématiques de fatigue des chauffeurs qui pouvaient entraîner une baisse de la qualité des travaux ».
Gains de productivité
En dix ans, l’entreprise a connu une croissance de son activité, qui s’est faite en grande partie par les gains de productivité liés aux progrès technologiques et aux capacités des machines. Par exemple, en semis de céréales, deux semoirs de 4 m ont été remplacés par un semoir de 6 m avec une grosse puissance de traction de 400 cv. « En faisant cela, nous avons gagné en plus de huit à dix litres de carburant à l’hectare, constate Wilfrid. Un tracteur de 400 cv va consommer moins car il sera en régime moteur plus bas. D’une manière générale, il ne faut pas se faire peur avec la puissance des machines tant qu’on a du travail suffisant à leur donner ». En pulvérisation aussi, l’entrepreneur a réduit le nombre de matériels de trois à deux pulvérisateurs en passant de 28 m à 36 m de largeur de rampe.
En parallèle, l’équipe est restée assez stable. L’ETA compte environ 7 permanents et 8 saisonniers l’été. Elle reste très attentive à former ses salariés en externe, mais également en interne. Un « guide du bon pailleux », permet par exemple le retour d’expérience des années précédentes entre tous, pour partager les bonnes pratiques de sécurité pour le matériel et les hommes, et la qualité des chantiers. L’un des défis nouveaux est aussi d’accueillir la nouvelle génération d’employés, généralement non issus du milieu agricole, et aussi très accros aux réseaux sociaux.
Gérer l’inflation galopante
« Ces dix dernières années, l’un de nos principaux défis a été de gérer une forte inflation subie depuis la période post-covid. Les prix du carburant ont globalement énormément augmenté. Pour une entreprise comme la nôtre, l’impact s’est mesuré à environ 100 000 € la première année d’inflation, détaille Wilfrid Lecarpentier. L’indexation du prix de nos prestations sur les prix du GNR en lien avec le travail de la FNEDT nous a sauvé en quelque sorte. Nous avons aujourd’hui des contrats comme dans le milieu des poids lourds qui nous sécurisent ». En parallèle, les coûts des assurances ont été multipliés par deux, les salaires sont également en hausse, ainsi que les coûts des pièces et des matériels.
En paille par exemple, l’ETA Lecarpentier a beaucoup évolué, notamment pour encaisser l’inflation sur les coûts de transport. « Nous avons cherché à mieux remplir les camions. Nous sommes passés aujourd’hui sur des camions remorques 6×4 pour transporter la paille, pour augmenter le PTRA, explique l’entrepreneur. Notre parc de botteleuses a évolué pour presser des bottes plus lourdes et plus denses. Nous avons arrêté complètement les bottes de 500 kg. Nous essayons vraiment d’optimiser chaque poste en permanence. Car, si nous ne le faisons pas nous savons que nous aurons des problèmes pour défendre nos prestations car nous ne serons plus aussi performants et compétitifs ».
Comptabilité analytique
L’optimisation face à l’inflation passe aussi de plus en plus par le suivi économique. « La comptabilité analytique nous a réellement ouvert les yeux sur certaines choses après la covid, relate l’entrepreneur.Nous avons besoin de savoir rapidement quelle prestation nous fait perdre de l’argent pour pouvoir réagir assez vite. De plus en plus, nous devons nous rapprocher du professionnalisme en vigueur dans l’industrie du transport poids lourds, où ils analysent tout cela a minima au mois le mois ». En parallèle, l’installation de 4 000 m² de panneaux photovoltaïques sur toitures de hangars à paille a aussi fait partie des réponses pour réduire l’exposition aux hausses des coûts de l’énergie.
Dans cette bordure maritime, la période d’après-Covid a donné aussi de l’élan à l’activité de gîtes touristiques. « Nous sommes très attractifs dans ce secteur où le tourisme côtier a explosé, souligne-t-il. Nous sommes passés de 1 à 6 gîtes aujourd’hui ».
Inflation administrative
Le travail de bureau a explosé ces dernières années. « Il y a 15 ou 20 ans, c’étaient mon père et ma mère en plus de leurs chambres d’hôtes, qui faisaient tout quand ils avaient du temps, retrace Wilfrid. Aujourd’hui, je suis obligé de déléguer cette partie et finalement la masse salariale au bureau est la seule à avoir vraiment augmenté. C’est même assez exponentiel, malgré le fait que nous nous soyons équipés de logiciels. Nous gérons des produits phytosanitaires en pulvérisation ou traitement de semence. Au niveau réglementaire, nous nous devons donc d’être très professionnels et très rigoureux. Ce professionnalisme et ces garanties de traçabilité en cas de contrôle font d’ailleurs partie du service que nous vendons aux clients. Notre projet photovoltaïque a aussi représenté un gros travail pour constituer le dossier, faire les relances… ».
Il y a dix ans, Wilfrid insistait sur la nécessité pour une ETA d’apporter de la rentabilité et des solutions économiques pour les clients dans une relation gagnant-gagnant. Aujourd’hui, ces fondamentaux restent bien ancrés. C’est surtout l’environnement qui a changé. « Souvent, lorsque l’agriculteur compte tout, l’entreprise n’est pas plus chère. C’est encore plus vrai aujourd’hui, émet-il. Nous évitons aux agriculteurs des investissements qui ont peu de sens chez eux. De notre côté, nous devons aller sur des niches et toujours nous différencier, faire du bon travail, sérieux, pour apporter un plus, et justifier notre prix ».