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Vers une pénurie de café et de cacao ?

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Il existe un risque de véritable pénurie de café et de cacao dans les décennies à venir car la production, qui devrait être affectée par le changement climatique, pourrait ne pas être en mesure de répondre à une augmentation importante de la demande en provenance des économies émergentes.

On peut observer depuis quelques années maintenant, et notamment depuis le début de l’année 2014, une flambée spectaculaire des prix du café et du cacao sur les marchés. Cela s’explique tout simplement par la loi de l’offre et de la demande. L’offre ne peut suivre le rythme soutenu de la demande, ce qui contribue à l’accroissement du prix de ces denrées. Ces phénomènes ont été semble-t-il également amplifiés par l’intérêt manifesté par les fonds d’investissement, en particulier pour le marché du café depuis quelques mois.

Comment en sommes-nous arrivés là ? L’évolution des prix du café et du cacao semble être avant tout le reflet de deux tendances de fond tant du côté de la demande que de l’offre que l’on peut retrouver dans d’autres secteurs de production agricole. Ce sont d’ailleurs sans aucun doute deux des principales tendances, ou « mégatendances », susceptibles d’avoir un impact sur l’agriculture mondiale et que l’on a déjà pu étudier à plusieurs reprises dans la rubrique « Réflexions » de WikiAgri : la montée en puissance des économies émergentes et le changement climatique.

La soif de consommation des émergents

La première de ces tendances, du côté de la demande, est la soif de consommation des économies émergentes, et en particulier de leurs classes moyennes de plus en plus nombreuses, dont les revenus augmentent rapidement et qui aspirent à avoir un mode de vie proche de celui des Occidentaux. A l’instar de leur consommation de viande, la consommation de chocolat est plus ou moins corrélée au niveau de revenu et constitue un symbole d’enrichissement et d’accession à un nouveau statut social. Depuis quelques années, celle-ci augmenterait ainsi de 20 % par an en Inde et même de 30 % en Chine. Elle a plus que doublé en Asie depuis la fin des années 1990. Cette tendance devrait se poursuivre puisque, selon un expert cité dans le Wall Street Journal en février 2014, la demande de cacao en provenance des marchés émergents devrait progresser à un rythme annuel de 10 % lors des cinq prochaines années.

Au total, la consommation mondiale de chocolat a donc cru de près d’un tiers en l’espace d’une décennie. Cette consommation est si intense que depuis 2008, la production mondiale est même inférieure à la consommation. Cette dernière a dépassé pour la première fois quatre millions de tonnes en 2013, tandis que la production, elle, tend à baisser depuis 2011. Elle a d’ailleurs baissé en 2013.

Il en est de même en ce qui concerne le café dont la consommation progresse aussi rapidement dans les pays émergents. Le Brésil, premier producteur mondial, est ainsi devenu récemment le second consommateur mondial derrière les Etats-Unis, tandis que des pays comme le Mexique ou l’Indonésie voyaient leur consommation doubler entre 2000 et 2010. Et, comme pour d’autres produits, c’est en Chine que la croissance de la consommation de café a été la plus rapide ces dernières années. A l’instar de la consommation de chocolat, ainsi que l’affirmait le géographe Jean-Paul Charvet en 2012 sur le site Atlantico, « en Chine, le café est un signe de distinction sociale, de promotion. Il s’agit vraiment d’une consommation ostentatoire qui veut dire deux choses : premièrement, je suis financièrement à l’aise et de deux, je m’occidentalise, je rentre dans la civilisation du monde moderne ».

Une offre qui ne peut plus suivre

La seconde tendance, du côté de l’offre, est une production largement affectée par les conditions climatiques. Cela a été le cas cet hiver dans les zones de culture caféière au Brésil où une sécheresse considérée comme historique a détruit environ un quart de la production. C’est aussi le cas pour les principales zones de production de fèves de cacao en Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Ghana, Cameroun) tout autant touchées par la sécheresse ou pour l’Indonésie dont les cacaoyers ont été frappés par des maladies. Tout ceci affecte bien entendu le rendement des récoltes.

Or, la situation du cacao est d’autant plus préoccupante que celui-ci cumule plusieurs handicaps. Premièrement, le cacaoyer est très sensible à l’évolution du climat, en particulier à la sécheresse. De grandes entreprises comme Nestlé ou Mars ont beaucoup investi dans le développement de nouvelles variétés de cacaoyers à haut rendement et la formation des petits producteurs d’Afrique de l’Ouest à de nouvelles techniques, mais sans grand succès jusqu’à présent. Deuxièmement, la production de cacao est concentrée dans très peu de pays producteurs puisque 80 % de la production mondiale provient de cinq pays : Côte-d’Ivoire, Ghana, Indonésie, Nigeria, Cameroun. Troisièmement, la production de fèves de cacao est avant tout le fait de nombreux petits producteurs : cinq millions de producteurs dans le monde produisant sur une parcelle en moyenne de deux hectares (source World Cocoa Foundation). Il n’est donc pas aisé pour l’industrie chocolatière d’augmenter la production dans ces conditions, d’autant que les cacaoyers sont vieillissants, souvent mal entretenus faute de moyens et d’investissements, ce qui contribue à amoindrir la qualité du cacao produit, et que certains petits producteurs décident d’abandonner celle-ci au profit de productions jugées plus lucratives et moins exigeantes en termes de travail : huile de palme en Asie et caoutchouc en Afrique de l’Ouest. En outre, si ces producteurs sont souvent âgés, leurs enfants n’entendent pas la plupart du temps reprendre leur production.

Le déficit de production de cacao devrait donc se poursuivre. Selon les estimations de l’ICCO, la demande devrait continuer à dépasser l’offre dans les cinq prochaines années. Pour de nombreux spécialistes, si l’on veut éviter une pénurie, la production de cacao devrait croître de quelque 25 % d’ici 2020. Or, cela semble difficile dans l’état actuel des choses. Ainsi, selon la société Barry Callebaut, le leader mondial des fabricants de produits à base de cacao, le déficit de cacao dans le monde pourrait ainsi atteindre un million de tonnes à l’horizon 2020, soit à peu près la production actuelle de la Côte d’Ivoire, le premier producteur mondial.

Les tensions sur le marché du cacao pourraient donc être structurelles avec par conséquent le maintien de prix élevés faisant peut-être du chocolat à l’avenir un produit de luxe. En effet, selon une estimation de l’ICCO, si rien n’est fait pour augmenter la production, le prix du cacao pourrait être encore multiplié par cinq ou six d’ici 2030. Cela a même conduit Côte d’Or à lancer une campagne de communication qui avait tout simplement pour thème : « un monde sans chocolat »…

Des perspectives inquiétantes

L’une des principales causes des rendements en berne ces dernières années dans la production de cacao et de café résident dans les effets du changement climatique. Celui-ci a deux impacts principaux. Le premier est tout simplement l’effet du réchauffement du climat et de la sécheresse qu’il tend à favoriser dans les régions productrices alors que le caféier, à l’instar du cacaoyer, est très sensible à la chaleur. Or, les perspectives semblent être très inquiétantes de ce point de vue.

Selon une étude publiée par le Centre international d’agriculture tropicale (CIAT), un climat plus chaud à l’horizon 2050, avec une augmentation des températures moyennes estimée à 2,3 degrés, et plus sec pourrait gravement affecter la production de cacao au Ghana et en Côte d’Ivoire, deux des principaux producteurs dans le monde. Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) estime, quant à lui, dans un rapport publié en mars 2014 que le potentiel de récoltes de café au Costa Rica, au Nicaragua et au Salvador pourrait être réduit de plus de 40 % et qu’au Brésil, celui-ci pourrait être également très amoindri, notamment dans les principales régions productrices, les Etats du Minas Gerais et de Sao Paulo. Des chercheurs britanniques de la Royal Botanic Gardens vont cependant encore plus loin puisqu’ils estiment que l’arabica, le café le plus consommé dans le monde, pourrait, selon le pire scénario, disparaître à l’état sauvage d’ici 2080 en raison du réchauffement climatique. Cela compromettrait bien entendu gravement l’économie de ce café dont la production s'élève à environ 5 millions de tonnes par an.

Par ailleurs, le réchauffement du climat tend à favoriser le développement des maladies et des parasites de ces arbres. En ce qui concerne le caféier, la sécheresse tend à favoriser la propagation de la « rouille », un champignon qui a détruit ces dernières années une partie importante des plants de café arabica en Amérique centrale. L’augmentation des températures est également à même de favoriser le développement du principal ravageur des caféiers, à savoir la pyrale du café, qui est un papillon de nuit.

Les cacaoyers, eux, sont particulièrement affectés par la maladie du « swollen-shoot », ce qui contribue à la diminution des rendements puisque, par exemple, la moitié de la production de cacao du Brésil aurait été affectée par ce parasite. En Indonésie, le troisième producteur mondial de cacao, le changement climatique tend, au contraire, à accroître l’humidité. Les cacaoyers sont ainsi de plus en plus touchés par les moisissures et les insectes. La production locale de cacao, qui avait atteint un maximum en 2005, a ainsi baissé d’un quart depuis ce moment-là.

En savoir plus : www.icco.org/ (site de l’Organisation internationale du cacao), http://worldcocoafoundation.org/ (site de la World Cocoa Foundation), www.barry-callebaut.com/ (site de la société Barry Callebaut), http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424052702304703804579381234107085804 (article du Wall Street Journal consacré au cacao publié le 13 février 2014), http://bourse.lefigaro.fr/devises-matieres-premieres/actu-conseils/le-cafe-et-le-cacao-au-plus-haut-depuis-deux-ans-1046791 (article du Figaro sur la flambée récente des prix du café et du cacao publié le 24 avril 2014), www.sudouest.fr/2014/02/17/doit-on-s-inquieter-d-une-eventuelle-penurie-mondiale-de-chocolat-1464661-705.php (article de Sud-Ouest consacré au cacao publié le 17 février 2014), www.theguardian.com/news/datablog/2012/apr/05/chocolate-world-map#zoomed-picture (données sur le chocolat publiées par The Guardian), www.lefigaro.fr/conso/2014/02/17/05007-20140217ARTFIG00054-une-penurie-de-chocolat-dans-le-monde-se-profile.php (infographie consacrée au cacao publiée par le Figaro le 17 février 2014), www.atlantico.fr/decryptage/cafe-produit-luxe-jean-paul-charvet-emergents-chine-bresil-395279.html (interview de Jean-Paul Charvet sur la consommation de café dans les pays émergents publiée dans Atlantico le 20 juin 2012), http://link.springer.com/article/10.1007%2Fs10584-013-0774-8 (résumé de l’article sur les conséquences du changement climatique pour la production de cacao au Ghana et en Côte d’Ivoire publié par les chercheurs du Centre international d’agriculture tropicale-CIAT), http://ipcc-wg2.gov/AR5/images/uploads/WGIIAR5-Chap7_FGDall.pdf (rapport du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat-GIEC consacré à l’impact du changement climatique sur la sécurité et la production alimentaires), www.plosone.org/article/info:doi/10.1371/journal.pone.0047981?imageURI=info:doi/10.1371/journal.pone.0047981.g006 (résumé de l’article sur l’impact du changement climatique sur la production d’arabica publié par les chercheurs de la Royal Botanic Gardens), http://bourse.lefigaro.fr/devises-matieres-premieres/actu-conseils/le-cafe-menace-par-le-rechauffement-climatique-313842 (article sur l’impact du changement climatique sur la production de café publié dans le Figaro le 26 février 2012), www.youtube.com/playlist?list=PLgzJ1NwZ6s6X9p_TKWypqWschWE26g01D (vidéos de Côte d’Or sur un monde sans chocolat).

 

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Auteur : Fougier Eddy
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  • 4Commentaire
  • #1

    Outre l'impact important pour les acteurs de la chaine de production, les conséquences d'une pénurie de café pourraient faire l'effet d'un vrai déclencheur psychologique pour beaucoup de personnes : plus de café en rayon dans mon supermarché car le réchauffement climatique commence à avoir raison de la production...

    Aujourd'hui on pense à modifier nos pratiques en prenant en compte leur effet environnemental quand on a le temps d'y penser (sous-entendu pas souvent). Demain, si on est à cours de café parce qu'on en a pas trouvé dans son magasin habituel, on pensera au réchauffement climatique tous les matins !

  • #2

    Pas si sur, que cela sensibilise. Il suffit de se rappeler la crise pétrolière, le prix monte, mais la population s’habitue. Bien sur certains n'auront plus de café par manque de volume de produit, mais je ne penses pas que la France soit concernée. Par contre il serait bon de changer ses habitudes stupide de dosettes, qui consomme, café, aluminium, et plastique à outrance et tous cela pour UN café, si facile a faire simplement et ou l'on utilise le marc pour fertiliser ces fleurs ou son jardin....Mais ne retournons pas au moyen age....

  • #3

    En effet: de passage en Indonésie, j'ai pu discuter avec des petits producteurs de café et de cacao, qui m'ont fait part des problèmes causés par l'humidité de plus en plus importante.

  • #4

    Article très intéressant sur le cacao. Merci pour toutes ces informations. Aujourd’hui en écoutant France Info, je suis tombé par hasard sur une émission http://www.franceinfo.fr/emission/modes-de-vie/2013-2014/modes-de-vie-du-09-07-2014-07-09-2014-14-15 parlant de Forest Finance, qui propose d’investir son épargne dans le reboisement des forêts et dans le cacao à travers un LivretArbre ou CacaoInvest. Apparemment, il ne s’agit pas de monoculture. Connaissez-vous ces possibilités d’investissement écologique ? Peut-être vous pourrez m’en dire quelques mots ? J'essaie dans mon quotidien d'avoir une attitude responsable vis à vis de l'environnement et je me dis que faire un geste écologique dans la reforestation certifiée à travers des forêts mixtes cela pourrait être une bonne chose pour les générations futures.

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