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La "ferme des 1 000 vaches", vers un nouveau Notre-Dame-des-Landes ?

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Les actions récentes de la Confédération paysanne contre la « ferme des 1000 vaches » sont symptomatiques des « actions directes non violentes », mais elles soulèvent aussi la question-clef de l’obstruction quasi systématique vis-à-vis des innovations technologiques dans le secteur agricole

Dans la nuit du 11 au 12 septembre dernier, une vingtaine de militants de la Confédération paysanne (CP) se sont introduits sur le chantier de construction d’une ferme géante près d’Abbeville dans la Somme, connue sous le nom de ferme dite des « 1 000 vaches ». Ils y ont notamment saboté des véhicules de chantier et des tracteurs dans l’objectif de faire stopper cette construction au moins de façon provisoire. Dans la matinée du 12, à l’appel de la Confédération, 300 personnes ont occupé dans le Nord le siège social de Ramery, l’entreprise de bâtiment qui construit la ferme. Les occupants ont finalement quitté les lieux dans l’après-midi à partir du moment où une délégation a été reçue à la préfecture du Nord.

Michel Ramery, le PDG-fondateur de l’entreprise qui porte son nom, est le promoteur du projet de ferme géante. D’un montant de plus 11 millions d’euros, celui-ci consiste à créer un élevage de plus de 500 vaches laitières, sur le modèle des fermes qui peuvent exister aux Etats-Unis, certaines allant même jusqu’à 25 000 vaches, ou en Russie, et à installer un méthaniseur car le projet n’est pas tant agricole qu’énergétique puisqu’il s’agit avant tout de produire de l’électricité grâce au méthane, gaz produit à partir des excréments des vaches. C’est le premier projet de ce type en France.

Le ministre de l’Agriculture ne s’est pas exprimé sur les actions menées par la CP et le ministère a affirmé que, même si le projet de ferme géante ne correspondait pas « au modèle d’agriculture que nous défendons », il était légal. La CP a annoncé qu’elle poursuivrait ces actions tant que les pouvoirs publics ne réagiraient pas. Plus largement, les opposants demandent un moratoire pour tous les projets similaires. Michel Ramery, de son côté, a porté plainte et le chantier a repris le 16 septembre.

Ces actions, qualifiées par les médias d’« opération coup de poing », ne sont bien entendu pas les premières du genre. La Confédération paysanne est même très aguerrie en la matière : des actions anti-OGM – elle a été la première à commettre des fauchages en France dès 1997 – jusqu’au fameux « démontage » en 1999 d’un restaurant McDonald’s en construction à Millau qui a rendu José Bové célèbre. Elles relèvent de que les militants appellent des « actions directes non violentes ». En clair, ce sont des actions illégales, mais revendiquées et assumées comme telles. Les activistes établissent, en effet, une distinction entre légalité et légitimité. Inspirés par des penseurs comme Gandhi et sa désobéissance civile ou Lanza del Vasto, ils estiment qu’au nom de l’intérêt général, il est parfois nécessaire d’en passer par une action directe, y compris via des actes illégaux, en se substituant en particulier à l’Etat qui ne serait plus en mesure de le faire pour une raison ou pour une autre. C’est la justification apportée par le porte-parole de la CP, Laurent Pinatel, interrogé le 12 septembre dans le 19/20 de France 3 Picardie : « Il nous semble qu’il est du ressort du ministre de l’Agriculture […] d’arrêter ce projet de la ferme des 1000 vaches. Il ne l’a pas fait, donc cette nuit, la Confédération paysanne a dit "stop". On a fait en sorte que le chantier ne fonctionne plus. On l’a arrêté nous-même ».

L’objectif de ces groupes est, en effet, de prendre l’opinion publique à témoin, via les médias, de l’existence d’un scandale afin d’exercer une pression sur les « coupables » et surtout sur les autorités publiques pour qu’elles interdisent le projet en question par la loi, c’est ce que revendique la CP à propos de la ferme des 1000 vaches, et qu’elles activent le fameux principe de précaution.

Leur première ambition est par conséquent de mettre le sujet en question à l’agenda, du gouvernement et donc en premier lieu des médias. Ils vont ainsi tout faire pour que les médias en parlent. C’est ce qui s’est produit avec l’« opération coup de poing » menée en septembre qui a fait l’objet d’une importante couverture médiatique. Cela fait deux ans que les opposants se mobilisent contre le projet, qui a été rendu public durant l’été 2011, notamment dans le cadre de l’association de riverains Novissen, qui a apporté son soutien aux actions menées par la CP, ou de la Fondation Brigitte Bardot. Or, il a fallu les actions spectaculaires de la Confédération paysanne pour que le grand public entende véritablement parler de la ferme des 1000 vaches.

Leur seconde ambition est que les médias parlent de leur action et du « scandale » qu’ils dénoncent en reprenant leur vision et même leur terminologie, en l’occurrence des expressions comme « ferme usine » ou même « ferme des 1000 vaches ». On peut voir, à ce propos, que les articles publiés sur cette ferme reprennent principalement les arguments des opposants.

Enfin, leur troisième ambition est que le sujet s’impose dans le débat public et qu’il devienne tellement « chaud » ou sensible que des politiques se sentent obligés de s’en saisir et que le gouvernement soit tenu de réagir d’une manière ou d’une autre, par exemple en créant une « commission du dialogue », comme cela a pu être le cas pour le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Dans l’affaire de la ferme des 1000 vaches, le dessein de la CP paraît donc clair, c’est d’en faire un nouveau Notre-Dame des Landes.

Cette stratégie que l’on peut qualifier du « faible au fort » apparaît néanmoins très critiquable. La Confédération paysanne, comme Greenpeace ou encore Act-Up dans d’autres domaines, se positionne comme une sorte de « vigie éthique » en cherchant soit à diaboliser, soit à ringardiser la partie adverse, mais sans que personne ne leur ai demandé de le faire et sans que ces organisations aient une quelconque représentativité. Par ailleurs, les moyens employés – infraction à la propriété privée, destruction de biens, illégalité – sont également discutables.

Ce projet de ferme des 1000 vaches soulève des questions légitimes, sur la concurrence que cela représente pour les producteurs de lait ou sur les risques de maladies liés à l’élevage en stabulation. Néanmoins, les actions de la Confédération paysanne sont le symbole de l’obstruction très fréquente en France de projets industriels ou d’innovations technologiques, des OGM au gaz de schiste, en passant par les extensions d’aéroports ou les installations d’antennes-relais de la téléphonie mobile, à un point tel que de nombreux industriels préfèrent développer leurs technologies ou leurs unités de production à l’étranger. C'est bien entendu tout particulièrement le cas pour les innovations technologiques dans le secteur agricole.

Il est certes important et même primordial de prendre en compte toutes les conséquences de ces projets en matière de santé et d’environnement, mais on oublie très souvent que le développement durable est un équilibre entre trois piliers : les dimensions environnementale, sociale et économique. Cela signifie que l’économie doit prendre en compte les piliers environnementaux et sociaux, mais aussi que ces derniers ne doivent pas prévaloir de façon absolue au détriment de la dimension purement économique.

En savoir plus : https://www.youtube.com/watch?v=fJfWCIEL3YA (19/20 12 septembre de France 3 Picardie), www.confederationpaysanne.fr/rp_article.php?id=1898 (communiqué de « revendication » de l’action du 12 septembre par la Confédération paysanne), www.novissen.com/Pages/default.aspx (site de l’association Novissen).

Ci-dessous : copie d'écran de la vidéo issue du journal de France 3.

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Auteur : Fougier Eddy
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