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Et si la Chine inventait l’agriculture délocalisée ?

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L’un des plus grands arguments en faveur de nos agriculteurs français consiste à dire que l’agriculture n’est pas « délocalisable », si vous me permettez ce néologisme. Or, si l’on regarde à l’échelle planétaire, on se rend compte qu’en s’ouvrant au monde, la Chine s’en accapare aussi une partie au passage, elle cherche et trouve de plus en plus de terres arables dans d’autres pays asiatiques mais aussi en Afrique pour subvenir à ses besoins internes. D’où la question, la Chine est-elle en train d’inventer l’agriculture délocalisée ?

Prenons déjà les faits, avant de tenter de les interpréter. L’agriculture chinoise développe un potentiel nouveau, concurrentiel à l’échelle mondiale. Ce potentiel s’est d’abord exercé au niveau interne, avec une recherche accrue ayant permis une hybridation des céréales au top, et donc des rendements d’excellent niveau. Il fallait ça pour nourrir une population qui représente aujourd’hui plus d’un 1,3 milliard d’individus. Mais la population croît à un niveau tel que ça ne suffit plus. En 1966, Jacques Dutronc chantait « sept cents millions de Chinois »… Le chiffre a donc doublé en 35 ans.

Ces derniers jours, à la faveur d’un visage plus humain notamment en termes de droits de l’homme, la Chine a réussi à obtenir un accord de coopération agricole avec les Etats-Unis, visant, pas des échanges scientifiques et technologiques, à « améliorer l’efficacité de la production agricole et à favoriser le développement d'une agriculture durable » (selon la source citée en fin d’article). Autant dire que les grands de ce monde visent à devenir encore plus grands.

Quand la Chine modifie le paysage agricole mondial

Mais plus que cet accord, c’est l’attitude de la Chine en dehors de ses frontières qui peut prêter à inquiétude. Car désormais, le temps où Mao-Tse-Toung voulait un bol de riz par habitant pour nourrir le peuple à sa fin est révolu. Les consommateurs chinois sont nés, et veulent légitimement plus de variété culinaire, notamment de la viande. Il s’agit donc de nourrir ce bétail, et de produire encore plus de céréales. Un accord avec l’Argentine cette fois prévoit l’importation en Chine de maïs argentin. Ça ne suffit toujours pas. Les Chinois sont en train de prendre sous leur contrôle des terres près de chez eux dans d’autres pays asiatiques, mais aussi en Afrique ou en Océanie : ils vont jusqu’à modifier les paysages agricoles mondiaux, bien au-delà de leurs frontières.

Cette prise de contrôle est souvent faite auprès de pays économiquement faibles, voire pauvres. Un échange de bons procédés : les Chinois modernisent les structures, en échange ils cultivent des hectares, de plus en plus d’hectares. Pour eux, c’est une nécessité.

Pour autant, la question peut se poser à un autre niveau : les Chinois ne sont-ils pas en train d’inventer l’agriculture délocalisée ? Ce « modèle », très spécifique et convenant parfaitement à des besoins, ne risque-t-il pas de se propager ? Bref, allons-y tout net, est-ce que nos agriculteurs peuvent, à terme, se retrouver en danger du fait d’un phénomène de délocalisation, jusqu’ici réservé aux industries ?

La question n’est pas si incongrue. Après tout, si les industries se sont petit à petit délocalisées, c’est d’abord en raison d’une concurrence étrangère, notamment chinoise. La source est donc la même. Et rien ne dit que les Chinois s’arrêteront à leurs seuls besoins : pourquoi, après tout, n’iraient-ils pas contrôler l’alimentation mondiale aussi sûrement qu’ils déterminent, directement ou non, désormais tout un pan de notre politique industrielle ? Le danger n’est certes pas immédiat pour les agriculteurs européens, je pense néanmoins qu’ils doivent l’avoir en tête dès à présent, notamment dans les échanges agroalimentaires avec les autres pays. Dans cet état d’esprit, les normes européennes environnementales, souvent très décriées, peuvent se révéler comme un bouclier salvateur… A la condition bien sûr que les accords de libre-échange agricole n’interviennent pas avec des pays sous contrôle chinois, et qu’au contraire ils permettent d’endiguer le phénomène de propagation chinois. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré récemment Joseph Daul au moment de la ratification par les députés européens de l’accord avec la Maroc : dans son esprit, il s’agissait avant tout de le conclure avant que les Chinois ne le fassent. Si certains aspects de cet accord sont critiqués (pour les producteurs de tomates espagnols notamment soumis à une plus forte concurrence), le fait qu’il soit intervenu comme un bouclier à une menace chinoise doit aussi être pris en compte.

L’agriculture est devenue stratégique…

Antoine Jeandey

 

En savoir plus : http://french.peopledaily.com.cn/Chine/7732995.html (les dessous d’un accord tout récent de coopération agricole entre la Chine et les Etats-Unis) ; http://www.france24.com/fr/20120218-chine-pese-plus-plus-lourd-marches-agricoles (une dépêche de l’AFP décrivant comment la Chine cherche, et trouve, des terres arables en dehors de son territoire) ; http://www.maxilyrics.com/jacques-dutronc-et-moi-et-moi-et-moi-lyrics-13d4.html (paroles de la chanson de Jacques Dutronc Et moi et moi et moi, qui peut servir de référence démographique datée…) ; https://wikiagri.fr/articles/laccord-de-libre-echange-agricole-europe-maroc-fait-parler/51 (l’article de WikiAgri sur l’accord de libre-échange agricole entre l’Europe et le Maroc).

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Auteur : Jeandey Antoine
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Journaliste professionnel depuis 1987. Rédacteur en chef de WikiAgri depuis sa création, en janvier 2012. Par ailleurs élu, adjoint au maire de Chaudon (comm...

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  • 3Commentaire
  • #1

    Ce qui me choque, c'est que l'info est systématiquement considéré comme négative, et que le premier reflex est le "bouclier " écologique dans ce cas. Qui de plus permet de justifier l'accord avec le Maroc.( pas grave pour les espagnoles "européens".

  • #2

    Bonjour gytdm, en ce qui me concerne, je ne "justifie" pas, disons plutôt que j'ai essayé de comprendre les mécanismes de la réflexion des députés européens pour vous les donner. Ce que j'ai surtout voulu formuler, c'est qu'il fallait un accord avec le Maroc. Sur le fait du "sacrifice" des producteurs espagnols de tomates, je vous rejoins, ce n'est pas normal, il devait probablement exister d'autres moyens de faire vivre cet accord. Je n'ai sans doute pas suffisamment insisté sur ce point, pour lequel je suis d'accord avec vous.

  • #3

    Bonsoir, je ne comprend pas bien en quoi l'accord avec le Maroc nous "protège" des chinois, surtout sur le long terme. De mon coté je ne sais pas non plus si il est bien ou non que la chine change "l’agriculture". Mais ne peut on pas penser que d’allée cultiver "l’Afrique" ne puisse pas profité à terme aux africains? Depuis longtemps nous européens avons bonne conscience en les nourrissants, mais peut être que si les chinois s'installent et développe l'agriculture, l'évolution peu ce mettre en route. Au fil des siècles beaucoup de choses on changés, en faisant peur, alors que cela semble ridicule aujourd'hui

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