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La collectivité territoriale de Guyane veut éjecter celle qui a apporté le vote agricole

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23Oct2016

Loin des yeux, loin du coeur ? Cette affaire qui se passe en Guyane mérite d'être connue au-delà, jusqu'en métropole. Lors des dernières élections, Gabrielle Nicolas, bien qu'apolitique, a accepté de s'engager pour apporter le vote agricole à l'actuelle majorité de la collectivité territoriale. Aujourd'hui, elle ne sert plus, on lui demande de démissionner...

Comment parvenir à mettre l'agriculture au centre d'un programme politique sur un territoire ? Et au-delà du programme, veiller à son application ? Gabrielle Nicolas pensait avoir trouvé la solution. Lorsque Rodolphe Alexandre, président sortant, est venu lui demander de faire partie de sa liste pour la présidence de la nouvelle collectivité territoriale de Guyane, elle a fini par accepter, bien que se voulant apolitique.

Elle espérait mieux défendre l'agriculture guyanaise au sein de la collectivité territoriale

Répondant aux questions de WikiAgri, elle explique ainsi : "J’ai participé activement à la campagne de Rodolphe Alexandre. J’ai pris au mois de janvier 2016 une carte d’adhésion à Guyane Rassemblement en geste de soutien, mais je ne suis pas encartée. D’ailleurs je n’aurais jamais dû la prendre… Je n’ai jamais été encartée dans aucun parti politique avant. J’étais persuadée que c’était le bon candidat. En effet, durant les deux dernières années avant le mois de septembre, je lui avais fait pas mal de propositions pour accompagner les agriculteurs, et il avait validé leurs mises en place. Quand il m’a proposé d’être sur sa liste, au mois de septembre, je lui ai dit que je ne souhaitais pas faire de politique, que j’étais une socio-pro. Mais il a insisté en me disant qu’il avait besoin de mes compétences, qu’il n’avait personne d’autre qui pourrait tenir le challenge de la collectivité pour le développement agricole qui était sa priorité numéro 1. Je me suis donc laissée convaincre car je connaissais l’ampleur de la tâche. A contrecoeur au début, et puis je me suis prêtée au jeu de la campagne électorale. J’étais à fond ! Sur tous les fronts. Meetings, rencontres avec les gens, les agriculteurs, débats publics, rédaction du programme, rédaction du programme de développement agricole… Rédaction des tracts de présentation… J’y ai passé beaucoup de temps. J’ai délaissé mon exploitation, mes parents et mes enfants durant cette période. Le planning était intense, il fallait convaincre et notre territoire est très vaste…"

Une agricultrice célèbre et respectée dans tout l'Outre-Mer

Son influence est grande. Gabrielle Nicolas, vice-présidente de la Chambre d'agriculture de Guyane, est connue par l'ensemble du monde agricole d'Outre-Mer, même dans les autres Dom ou Tom, car elle a été présidente de l'InterDom quand elle était JA, puis plus récemment présidente de l'Odeadom, l'Office de développement de l'économie agricole d'Outre-Mer. Elle fait partie des interlocuteurs incontournables dès lors que l'on parle de l'agriculture de l'Outre-Mer. Evidemment, localement, en Guyane, elle représente la parole du monde paysan, avec le respect de tous.

Elle explique ainsi, par rapport au résultat de l'élection sur la collectivité territoriale : "Nous avons passé le premier tour et nous nous sommes retrouvés à deux listes. Le monde rural a largement contribué à notre élection. Très largement je dirais même. On a pu le voir sur les résultats. Je ne sais pas s’il (Ndlr : Rodolphe Alexandre) aurait pu ne pas passer sans moi, mais je pense que ça aurait été plus compliqué."

Seulement voilà. A peine les élections terminées, Rodolphe Alexandre, à peine assis dans le fauteuil de président de la collectivité territoriale de Guyane, jette le discrédit sur l'agricultrice, laisse planer le doute sur d'éventuels conflits d'intérêt : comment l'attribution d'aides pourrait venir d'une personne qui en perçoit sur son exploitation ? (pour résumer en une phrase).

Réclamée avant les élections, inquiétée ensuite

Gabrielle Nicolas reprend : "Avant les élections, jamais il ne m’a parlé de conflit d’intérêts, ni de prise illégale d’intérêts. Au lendemain des élections, les soucis ont commencé. C’est comme si on venait de découvrir que j’étais une agricultrice et que j’avais des mandats socioprofessionnels. Dès janvier, j’ai annoncé ma démission au sein des différentes organisations agricoles. J’ai quitté l’interprofession de l’élevage (Intervig) que je présidais, l’interprofession végétale dont j’étais la vice-présidente, la présidence du comité Vivea, j’allais démissionner de la chambre et de la présidence de mon organisation de producteurs, mais finalement j’ai préféré attendre car cela sentait déjà le roussi ! Au mois de février durant le salon de l’agriculture à Paris, j’ai profité pour rencontrer le chef du pôle juridique de la haute autorité de la transparence de la vie publique. Il m’a confirmé que je pourrais avoir cette délégation mais qu’il fallait être vigilant compte tenu de tous les mandats que j’avais eus, et faire attention à ne pas siéger quand un dossier de la chambre, ou des interpros… passerait en commission. En revanche, pour se prononcer officiellement il devait être sollicité par le président car je n’avais pas de délégation. Après avoir lourdement insisté pour que le président demande cette consultation, il a fini par signer le courrier rédigé par son directeur de cabinet."

Précision pour les profanes : dans un département comme la Guyane, sans aucune frontière commune avec quelque autre département français que ce soit, l'engagement est plus rare qu'ailleurs, d'où un cumul presque obligatoire pour celles ou ceux qui se montrent volontaires. En l'occurrence, ce cumul des fonctions ne correspond pas à un cumul des indemnités : "Personne ne pense à me reprocher mon engagement", nous avait déclaré  Gabrielle Nicolas lors d'un précédent article.

L'avis de la Haute autorité

Vous avez en fin d'article la réponse in extenso de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique. Celle-ci précise notamment : "Pourrait notamment constituer une prise illégale d’intérêts, pour Mme Nicolas, le fait de participer à l’instruction ou au vote d’une délibération de l’assemblée de la Guyane lui attribuant une subvention ou attribuant une subvention à l’un des organismes dont elle est membre." (...) "Dans ces conditions, et afin de prévenir tout risque en matière pénale, Mme Nicolas devra se déporter de toutes les séances de l’assemblée de Guyane dès lors qu’une affaire dans laquelle elle détient un intérêt est évoquée."

En d'autres termes, il suffirait à Gabrielle Nicolas d'éviter d'instruire des dossiers où elle a un quelconque intérêt pour honorer son mandat en faveur de l'agriculture guyanaise dans son ensemble, et donc ses propres promesses électorales, a fortiori après avoir démissionné de la plupart de ses mandats.

Prise pour une potiche kleenex

Seulement voilà, malgré ce courrier officiel, Rodolphe Alexandre persiste et signe : pas de délégation sur l'agriculture pour Gabrielle Nicolas au prétexte officiel qu'il préfère anticiper un éventuel conflit d'intérêt. Après l'été, il va même plus loin en demandant à celle qui est devenue 5e vice-présidente de la collectivité territoriale de Guyane de démissionner... Evidemment, elle ne lui sert plus à rien, puisqu'il lui a refusé de s'occuper d'agriculture et qu'elle était venue pour ça ! Elle lui avait même proposé de s’en occuper sans délégation car le but était de tenir la parole et les promesses données aux agriculteurs…

En d'autres termes, ce qui se passe aujourd'hui au niveau de la collectivité de Guyane montre à la fois combien le vote agricole, ou des sympathisants de l'agriculture, reste important puisqu'il faut toujours aller chercher un(e) digne représentant(e) parmi les colistiers, mais aussi combien certains politiques se moquent totalement de la représentation agricole, et de quelque politique agricole que ce soit. C'est le cas de Rodolphe Alexandre. Il donne littéralement l'impression d'avoir pris Gabrielle Nicolas pour une potiche et de s'en débarrasser à peine élu, dans un cynisme hallucinant. Une attitude propre à renforcer la défiance envers la classe politique, en Guyane comme ailleurs... Mais peut-être plus encore dans un département éloigné, esseulé géographiquement, et dont les problématiques propres sont méconnues et donc difficilement défendables.

Aujourd'hui, la situation est la suivante : Gabrielle Nicolas refuse de démissionner. "Je me suis engagée envers les agriculteurs, et j'aurais l'impression de les trahir", explique-t-elle dans une interview au quotidien local France Guyane (lien en fin d'article). Avec ou sans délégation pour l'agriculture, elle souhaite rester "pour veiller aux orientations qui seront données au développement agricole" assure-t-elle à WikiAgri, et ainsi honorer sa propre promesse électorale. D'autant que cette histoire de conflits d'intérêt éventuels pourrait aussi s'adresser à d'autres, en raison de leurs activités, ou de celles de leurs conjoints...

D'où un conflit ouvert, y compris dans les médias. A suivre !
 

En savoir plus : http://www.franceguyane.fr/actualite/politique/elections-de-la-collectivite-territoriale-de-guyane/ctg-gabrielle-nicolas-sacrifiee-par-rodolphe-alexandre-316299.php (article paru dans la presse locale, France Guyane).

Notre photo ci-dessous a été prise lors du dernier salon de l'agriculture à Paris, et on y voit Gabrielle Nicolas (de face) accueillir George Pau-Langevin, alors ministre des Outre-Mer, sur le stand de la Guyane.

Ci-dessous, sujet diffusé au journal télévisé de "Midi Guyane" le 12 octobre 2016 (vidéo).

Ci-dessous, l'avis de la HATVP, haute autorité pour la transparence de la vie publique (en trois pages).

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Auteur :
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Jeandey Antoine

Journaliste

Journaliste professionnel depuis 1987. Collaborations multiples et variées dans la presse agricole. J'ai été rédacteur en chef de JA Mag (mensuel du syndicat...

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